• [Actu]Les GJ, Macron et le sens de l'effort, une histoire de pompier pyromane

    Ce que l'on retiendra sans doute de ce début d'année 2019 est le climat déplorable dans lequel les actions et communications du gouvernement ont enlisé le pays. Car avant de parler de la violence des GJ, encore faut-il comprendre d'où elle est née et pour quelles raisons. Évidemment, certaines personnes diront que la violence est condamnable par principe, qu'il ne faut pas chercher à la comprendre, simplement la faire cesser.

    Et c'est précisément à cause de ce genre de rhétorique que nous en sommes là où nous en sommes aujourd'hui. A ne pas vouloir tenir compte des causes et du contexte pour se concentrer sur les effets, le gouvernement et ses rares soutiens populaires perdent pied, car la colère monte et ne s'apaisera pas en étant ignorée ou méprisée.

    Je suis non-violente par principe et par tempérament. Les très rares fois où il m'est arrivée de gifler quelqu'un pour me défendre, j'étais presque plus mal que la personne en face, et mon parcours de vie est émaillé d'épisodes où j'en ai pris plein le museau pour n'avoir pas osé montrer les dents. C'est pourquoi je sais que la non-violence a ses limites et qu'elle peut allègrement être confondue par les opportunistes avec de la faiblesse ou une tacite marque de soumission. Après tout, "qui ne dit mot consent" vous rétorqueraient les moins scrupuleux.

    Je suis non-violente, et j'ai pris beaucoup de temps pour jauger la situation avant d'arrêter une opinion. Et force est d'admettre que lorsque le "dialogue social" se résume à envoyer 80 000 CRS pour 50 000 manifestants, CRS qui ont autorisation d'utiliser des armes dangereuses qui ont déjà fait des blessés graves (grenades de désencerclement, tirs de flashball au visage, etc), qu'il y a des violences policières depuis le début des manifestations, qu'il y en a de plus en plus, et que cette guerre des nerfs éprouve les manifestants venus avec des intentions pacifiques, j'ai un peu de mal à cautionner l'indignation sélective qui ne pointe que les blessés du côté des forces de l'ordre. Oui c'est inadmissible. Tout comme il est inadmissible que des civils puissent perdre un œil, une main, se retrouver à l'hôpital, voir même être tués simplement parce qu'ils se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment, au nom d'un douteux "principe de précaution" consistant à tirer dans le tas. La vague d'indignation qui a suivi la révélation de la vidéo du boxeur de CRS ne tient pas compte du fait que les manifestants sont poussés à bout depuis des mois, que la "main tendue" par le gouvernement repose pour l'essentiel sur des tours de passe-passe et de la poudre de perlimpinpin, sans aucune réelle concession, et que les dernières déclarations d'Emmanuel Macron attestent d'une volonté de maintenir sa ligne politique sans en changer la moindre virgule.

    Où est le dialogue social?

    Quant au "grand débat" annoncé, il aligne pour l'instant toutes les caractéristiques de la diversion politique, dans la mesure où les sujets d'une révision du système d'imposition y sont tout bonnement interdits, et où les problématiques de fond ne seront simplement pas abordées, sans parler de la récupération crasse effectuée par la manip pour tous. La réalité des déclarations présidentielles au-delà de l'échéance de ce débat est qu'il ne servira tout simplement à rien, dans la mesure où Macron n'a pas l'intention de dévier d'un iota de son cap. Comment parler de dialogue et d'écoute quand l'issue d'un échange est déterminée avant qu'il ait lieu?

    La situation actuelle est inquiétante. Face à la rigidité gouvernementale, la gronde enfle et prend de l'ampleur. Cela dépasse même le mouvement des GJ, avec les Stylos Rouges (enseignants en colère), les Blouses Blanches, (le personnel médical à bout de souffle qui tente de faire entendre son profond malaise), les personnes en recherche d'emplois lasses d'être méprisées et traitées comme des criminelles, les retraités, les étudiants... Et les petites piques assassines du chef de l’État concernant le goût de l'effort ne vont rien arranger. Le mépris affiché du gouvernement pour ses administrés risque au contraire de souffler sur les braises.

    La répression: une escalade dans le rapport de force.

    La réponse gouvernementale est donc la répression: envoyer d'autant plus de CRS (dont les médias ne cessent de répéter qu'ils sont épuisés et au bout du rouleau) au contact de foules en colère en espérant jouer sur la peur. L'ennui, c'est que la violence ne fait jamais taire la colère, au contraire, elle l'alimente. Les manifestants, s'ils ont à craindre pour les droits qu'il leur reste (dont celui de manifester, en question avec la réforme prévue en urgence par le gouvernement) risquent d'autant plus de céder à des débordements. Et le gouvernement aurait mauvais goût de se porter en garant d'une morale égarée face à une escalade qu'il a provoqué et alimenté.

    Le chantage aux devoirs et aux contreparties:

    C'est un des axes de communication principaux du gouvernement actuel: "vous voulez des concessions, vous devez faire un effort". Aux baisses des impôts, on nous annonce des coupes dans le service public au nom de caisses vides, mais aucun moyens alloués à la lutte contre la fraude fiscale qui coûte des milliards chaque année. Aux personnes en demande d'emploi, sans cesse culpabilisées de leur statut, on parle de "devoirs" accompagnant leurs droits. Droits pour lesquelles pourtant, elles ont cotisés en travaillant. A partir du moment où elles sont éligibles à l'assurance chômage, les devoirs, elles les ont déjà rempli. Mais cet outil rhétorique permet une inversion de la charge de la responsabilité: en présentant les classes populaires comme des enfants capricieux qui devraient mériter des droits pour lesquels elles donnent déjà, le gouvernement tente un nouveau tour de prestidigitation pour s'établir une légitimité d'action. C'est simplement oublier que dans cette guerre de classes entamée depuis le début du mandat du "président des riches", les efforts sont sollicités toujours du même côté, et le côté en question s'en rend bien compte. Ce qui fonctionnait encore il y a quelques mois aura beaucoup plus de mal à calmer les esprits aujourd'hui.

    La France n'est pas un pays méritocratique en l'état actuel des choses. La plupart des classes aisées sont des héritiers qui n'ont pas connu un jour de peine, et les transclasses ont plus tendance à descendre l'échelle sociale qu'à se hisser au cran supérieur. Si ce constat prouve bien une chose, c'est que le mérite est un facteur ridiculement négligeable dans les paramètres sociétaux actuels. Oui, certaines personnes "réussissent", de manière isolées. Ce sont des exceptions qui ont certainement plus de chance que de mérite pur. Ce qu'il convient de considérer pour tester la validité du système, c'est la masse et la moyenne, et les moyens alloués à chacun pour permettre de "réussir".

    Car oui, une fois encore, le contexte est important et doit être pris en compte. Un enfant de cadres supérieurs n'aura pas le même mérite à s'élever dans la société qu'un enfant d'ouvriers, dans la mesure où le premier partira avantagé par rapport au second. Or une comparaison valable s'établit sur des bases équivalentes. S'il est plus facile pour un enfant issu d'une classe aisée de s'élever, par rapport à un autre enfant issu d'une classe modeste, alors le mérite n'entre pas en ligne de compte de manière prépondérante, voire se révèle accessoire. (Et j'invite d'ores et déjà les Jean-Michel HorsSujet tentés de répondre un truc du genre "en vrai vous êtes jaloux.se des gens qui réussissent" à aller prendre quelques cours d'économie, de socio' et d'argumentation aussi au passage, pour comprendre pourquoi ils vont dans le mur)

    Et quand les mesures économiques les plus récentes nous conduisent tranquillement vers un système calqué sur le mode anglo-saxon selon les pronostiques de plusieurs économistes, on peut se demander où se situe la méritocratie dans un paradigme où règne la loi du plus puissant. Pour imager l'idée, vous n'avez pas beaucoup de mérite à gagner une course quand vous courez 100m de moins que les autres candidats et que vous avez la complaisance de l'arbitre.

    Vidéo: Les grossiers de l'écran

    Les fausses solutions

    On croise par moment au gré de certains discours complaisants, des invitations à la décroissance, à une meilleure gestion économique, à un ascétisme volontaire pour sortir de la crise (en mode "U got the powa"). Permettez-moi de vous dire que les personnes qui suggèrent de l'ultime solution à tous les problèmes de France est de faire voter la carte de crédit sont des privilégiées. En France en 2019, une personne sur cinq est en précarité alimentaire selon le baromètre du Secours Populaire. Il est temps de prendre conscience que la décroissance et l'ascétisme, les classes populaires les pratiquent déjà de manière forcée, et que ça ne résout pas leurs problèmes, pas plus que la question des retraites, des pensions de réversion qui vont sauter, de la crise de l'emploi où 6 millions de chômeurs se trouvent face à 150 000 postes, pour l'essentiel précaires et mal payés (mais on leur dit quand même que s'ils sont au chômage c'est de leur faute) et où Pôle Emploi est tranquillement invité à faire du dumping social, et j'en passe. La seule issue résiderait dans une réelle prise de conscience et prise en compte de la situation par le gouvernement, pour apporter des solutions permettant de relancer l'emploi, de faire reculer la pauvreté et de ne pas précariser les classes moyennes. Nous n'en prenons pas le chemin.

     

     

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