• [Analyse]Du naufrage au chef d'oeuvre, ce qui détermine la qualité d'un livre

    Celles et ceux qui suivent ce blog ou me connaissent un peu doivent se dire "ah, la mouche du coche est de retour!". En relisant mes différentes critiques, j'ai réalisé que j'insistais souvent sur des points récurrents, sans forcément prendre le temps d'expliquer pourquoi. Ce billet est donc là pour y remédier. Il s'agit d'un avis de lectrice, mais également d'autrice de Fantasy.

    Dans ce billet, nous verrons les pivots scénaristiques qui peuvent tout changer dans une œuvre, et déterminer sa réception au niveau d'un public exigeant.

    - La cohérence

    (j'entends d'ici mes abonnés s'écrier "MAIS QUELLE SURPRISE!" ;) ). La cohérence est littéralement le mortier qui soudera les briques de votre histoire pour lui donner des fondations solides. Sans elle, tout s'écroule. C'est notamment elle qui permet aux lecteur-ices la suspension consentie de l'incrédulité, ce mécanisme qui permet de s'abstraire des conventions réalistes de notre quotidien pour accepter des éléments souvent plus fantaisistes, pour peu qu'ils s'intègrent proprement dans la logique interne du récit. Tout le monde sait que l'existence de Superman est impossible, mais dans l'univers de Superman, son existence ainsi que ses pouvoirs sont expliqués, et considérés comme s'intégrant dans la réalité. Et tant que les règles internes, autrement dit la cohérence du récit est respectée, le public accepte plus facilement les entorses au réalisme.

    La cohérence est primordiale quelle que soit l’œuvre pour donner de l'intérêt au récit. Terry Pratchett qui avait fait le choix d'un humour absurde délicieusement ironique dans ses œuvres du disque-monde respecte la cohérence de son univers: les règles du disque-monde sont constantes, expliquées, connues, les personnages sont campées et respectent leur profil, le contexte a une identité claire, et s'y tient. En cela, nous pouvons constater que la cohérence n'est pas un synonyme du réalisme. A titre personnel, je pense qu'elle est même encore plus importante dans les œuvres des littératures de l'imaginaire, car ces œuvres évoluent dans des univers requérant une capacité d'abstraction qui n'est pas intuitive pour tout le monde (moins une personne sollicite son imagination, moins elle risque d'accrocher à un univers qui ne respecte pas totalement les règles de la réalité. Si on ne peut lui offrir cela, il faut qu'au minimum, les règles de l'univers fictif soient suffisamment claires et constantes pour permettre de créer une réalité alternative à laquelle il est possible d'adhérer). Voilà pourquoi la cohérence est une des bases essentielles à la construction d'un récit de qualité au fond harmonieux.

    La cohérence concerne tous les points d'un récit, du contexte aux personnages. Si on ébauche le profil d'un personnage principal mélancolique, les lecteur-ices s'attendront à ce qu'il en adopte le comportement, quitte à le voir évoluer par la suite grâce à des éléments scénaristiques. Si un personnage dépeint comme très intelligent prend systématiquement des décisions contre-productives ou inutiles face à une urgence ou à une nécessité, il ne sera pas crédible. La cohérence implique un gros travail de construction préalable ou parallèle à la rédaction d'une histoire, pour mettre en place et conserver un "squelette" solide, et pour respecter les éléments mis en place, en leur offrant une évolution sensée et crédible.

    - Le Set-up/pay-off (ou "mise en place et paiement") :

    il s'agit du procédé par lequel on émaille dans le texte les fondations d'une intrigue ou d'un rebondissement, et où on amène à sa conclusion à travers un crescendo dans le développement. Formulé de la sorte, le principe peut sembler évident, mais il requiert une certaine subtilité:

    Si la mise en place est trop évidente, le paiement deviendra prévisible. Si elle ne l'est pas assez, le paiement perdra en pertinence et en intérêt. De plus, abuser du set-up/pay-off peut amener à une redondance scénaristique lassante. Toute la difficulté est donc de bien doser cet outil et de l'utiliser avec finesse, pour créer des rebondissements et des coups de théâtre suffisamment nombreux et pertinents pour donner du relief à l'histoire, sans être trop abondants, au risque de la noyer dans des circonvolutions inutiles.

    - Les enjeux et conséquences:

    Là encore, cette mention peut ressembler à un truisme, mais le principe est plus facile à défendre qu'à appliquer proprement (vu le nombre de livres dont il est absent ou mal géré). Cela peut ressembler à une redite du set-up/pay-off, mais traité sous un angle plus global. Pour qu'un roman de fiction ait de l'intérêt, il faut que l'intrigue éprouve les personnages / le contexte, et que ces épreuves se ressentent autant au niveau de leurs effets immédiats que leurs conséquences à moyen et long terme. C'est notamment ce qui suscitera le réflexe d'empathie permettant de s'attacher aux personnages.

    Par exemple, un enfant survivant au raid d'un village par un clan adverse, qui va grandir dans la clandestinité et se souvenir de ce vécu en sera marqué dans son comportement, ses réflexions et réactions. Il n'aura pas l'insouciance d'un enfant au passé paisible, et s'il est confronté aux personnes ayant détruit son clan, il aura le choix entre des réactions et émotions très diverses qui iront du désir de vengeance à la volonté de résilience, selon son profil psychologique, et ses choix vis à vis de ses antagonistes vont impacter le déroulement du récit.

    L'écriture, a fortiori dans un contexte fictif où tout est à créer, n'est pas un processus linéaire destiné à amener des personnages d'un point A à un point B, c'est une toile arborescente où même les détails sont importants si on veut que l'ensemble soit solide et homogène. Ce point rejoint d'ailleurs celui de la cohérence dont il est connexe puisque les deux notions sont interdépendantes et se répondent. C'est évidemment un point qui requiert énormément de travail et d'investissement, dans la mesure où il impose un certain sens de l'organisation pour éviter les contradictions, et beaucoup de travail "off" récit (annexes, notes contextuelles etc).

    Une histoire sans enjeux ne suscitera pas de gros investissement intellectuel: soit elle sera trop prévisible, soit elle ne retiendra pas l'attention sur son intrigue. Il existe quelques genres qui peuvent à l'extrême rigueur se permettre de mettre l'accent ailleurs que sur les enjeux, mais ils sont rares, et ne concernent pas la plupart des romans de fiction.

    Les conséquences doivent quant à elles être logiques, cohérentes et proportionnées aux enjeux. Si vous mettez en place un début de build-up pour suggérer que votre personnage principal est en danger, mais qu'avant qu'il ait pu réagir et agir en fonction de la menace, celle-ci s'éteint spontanément, s'incline devant lui/elle juste parce que c'est le héros/l'héroïne, ou que des éléments contextuels agissent à la place de votre personnage, l'absence de conséquence pour lui ou elle ne lui permettra pas d'évoluer, ni d'hameçonner l'attention intellectuelle et émotionnelle des lecteur-ices.

    Pourquoi? Parce que le/la personnage n'aura strictement rien fait, rien construit ou mis en place par lui ou elle-même et ressortira identique à ce qu'il ou elle était avant la menace. Cela lui ôte de fait une part importante de réalisme qui aurait permis aux lecteur-ices de s'y identifier. Un personnage passif dans un récit un minimum actif est généralement perçu comme un personnage d'arrière-plan. Au minimum, il ne retiendra pas l'attention sur lui /elle. Au pire, il sera perçu comme ennuyeux ou désagréable (surtout si le récit se montre complaisant à son égard, un biais très présent dans les littés de l'imaginaire).

    -Les proportions:

    Moins classique que les précédents mais tout aussi important, le principe de proportions est déterminant pour établir la crédibilité d'un contexte, de personnages et d'une intrigue. Par "proportions", entendez "juste mesure".

    Pour donner un exemple concret, cela revient à bannir tous les personnages surpuissants sans contrepartie équivalente, les univers où la magie permet tout et son contraire d'un battement de paupières ou d'un souhait profond, les deus ex machina intempestifs et les environnements sans nuance ni variation. Par exemple, la beauté  devra cohabiter avec la laideur, avec une suite de déclinaisons entre ces deux pôles. On oublie les personnages parfaits, parés de toutes les qualités imaginables qui par définition ruinent toute velléité de mérite, d'évolution et d'enjeux puisqu'ils ont déjà tout pour eux au départ et sans effort. Idem pour les notions de "bien" et de "mal" si on veut éviter le manichéisme simpliste: le "bien" et le "mal" sont deux notions opposées sur un même spectre, et personne n'est tout l'un ou tout l'autre. Plus des personnages seront nuancés, plus ils seront intéressants.

    Si malgré tout on veut partir dans un manichéisme assumé (ça peut être une démarche volontaire, il y a un lectorat pour ce type d'histoire), le sens de la mesure et des proportions demeure important pour malgré tout conserver une accessibilité de lecture qui maintienne l'attention du public. L'élu d'une pureté immaculée qui combat l'avatar du Mal est un archétype vu et revu qui n'a plus rien d'original depuis longtemps, et qui par conséquent nécessite une qualité de texte supplémentaire pour apporter une plus-value à un thème déjà surexploité. En gros, si vous voulez foncer dans les lieux-communs et que vous espérez vous distinguer de la masse, votre mission sera d'être meilleur.e que tous ceux et celles qui vous auront précédé!

    Pensez qu'à notre époque, il existe une quantité incroyable de romans facilement accessibles, et de moyens de les comparer. Si vous voulez séduire un public un peu sélect, il faudra miser sur la qualité, et de fait, éviter la caricature facile d'un contexte ou d'un univers avec des polarités extrêmes (personnages aux pouvoirs et au charisme démesurés, armées surpuissantes, sorciers invincibles, etc). Si reprendre des jalons familiers peut être tentant, c'est aussi un écueil lorsque ces jalons s'assemblent mal, ou ne s'équilibrent pas entre eux.

    Ce point-ci recoupe également celui de la cohérence puisqu'un contexte ou une intrigue disproportionnés finissent très souvent par générer des incohérences, et des "ta gueule c'est magique" (formule consacrée des milieux rôlistes et gamers pour définir un refus de justification scénaristique là où en général elle serait attendue.)

    La sobriété est souvent un outil beaucoup plus efficace, frappant et pertinent que l'excès car elle permet d'établir des histoires et des personnages plus authentiques, donc plus accessibles. Par ailleurs, plus les proportions d'un univers / de personnages sont extrêmes, plus elles sont difficiles à équilibrer. Et sans équilibre, l'intérêt de l'intrigue est remis en question.

    Le génie de Brandon Sanderson réside entre autre dans sa gestion des proportions: même quand ses intrigues permettent des personnages avec des pouvoirs extraordinaires, il amène en contrepoint un coût proportionnel qui évite au récit de tomber dans l'écueil des abus classiques. A contrario, de nombreux livres de Fantasy acquièrent une image un peu "Grosbill" par leur manque de proportions, et alimentent la caricature qui circule autour de ce genre littéraire.

    Ces quelques points peuvent sembler faciles à remplir, mais apportent énormément de travail caché, de temps et d'investissement pour être mis en place correctement.

     

     

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