• [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie [1/2]

    Oui bon d'accord, j'ai une part masochiste. Après m'être fait saigner le cerveau sur le premier j'ai effectivement été lire le second avec l'espoir naïf (mais sans trop y croire) que peut-être rattraperait-il les incohérences du précédent, et aussi parce qu'on a prit des paris avec mon homme sur la suite de l'intrigue. (Bien qu'il m'ait fallut deux ans malgré tout, et avoir le livre à disposition gratuitement pour relever le défi, ça donne une idée de ma motivation. J'ai les deux autres, et franchement, je ne sais pas si j'aurais le courage de les lire... A suivre d'ici deux ans!) Étant donné qu'il y a BEAUCOUP à dire pour être au plus juste, je vais couper le texte en deux parties, traitées en deux billets. Ceci est donc le premier.

     AVERTISSEMENT

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie

    Comme précédemment, ce billet promet d'être TRÈS CRITIQUE (comprendre: il va décortiquer le texte dans le fond comme dans la forme dans un crible analytique sans complaisance). Cette analyse n'engage que moi, si vous avez aimé le livre (bien que je ne comprenne pas trop sur quelle base), grand bien vous fasse!

    Afin de parler du texte, je vais spoiler une grosse partie de l'histoire. Vous vous engagez donc à poursuivre en connaissance de cause.

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    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie

    " Dans sa fuite éperdue devant les forces du mal, elle ne sait qui croire ou qui suivre. Derrière elle, le Shegir répand son haleine putride, écrase tout de sa masse hideuse et la traque sans répit. Devant elle, il n'y a rien, que la promesse de sa perte et de celle de la pierre d'Arkem. Alors celle qui n'est pas la déesse de la mort, qui est devenue Sinièn, ne peut que fuir, fuir les ténèbres, fuir la réalité, fuir ceux qui lui veulent du bien : Kéo Seaghan, Mage de Lannilis, son chevalier servant et son persécuteur ; Héran le Prince loup-garou, si beau et si animal ; les magiciennes d'Oonagh et leur rejet des hommes ; le peuple des Elfes dont elle parle la langue sans jamais l'avoir apprise ; la reine des licornes qu'elle reconnaît sans jamais l'avoir rencontrée. "

    Dans ce volume, nous retrouvons donc Yanis juste après sa fuite du temple de Maelduin et son combat contre le Shégir, avatar maléfique des pensées du seigneur du mal. L'histoire débute sur notre pseudo-déesse qui tente de fausser compagnie à Kéo Seaghan, le magicien de Lannilis qu'elle a emprisonné, presque laissé mourir de faim, blessé et qui pourtant la traite tour à tour comme une enfant à protéger, et comme une femme qu'il convoite de manière obsessionnelle et particulièrement malsaine. Yanis donc, qui ne sait pas nager, tente de fuir en traversant un bras de mer par un gué à fleur d'eau, en pleine marée montante. Non, ce personnage n'est pas suicidaire, il est juste d'une stupidité consommée, puisqu'elle ne prend conscience du danger que lorsqu'elle se retrouve avec de l'eau au-dessus des genoux, tout en percevant la rive opposée encore lointaine. Elle accepte donc l'air de Kéo (parce qu'elle n'a pas le choix) et au terme d'un dialogue surréaliste de non-sens et de superficialité, se résigne à sa compagnie.

    Tous deux prennent la fuite de Maelduin avec la conscience d'être poursuivis par le Shégir (qui rappelons-le, n'est jamais que le boss intermédiaire de cette saga), et à ce compte-là, il est important de préciser que l'autrice a de grosses difficultés à maintenir une atmosphère d'urgence et de menace. En effet, nos deux héros s'arrêtent à la première grande ville qu'ils croisent pour faire des emplettes de vêtements chauds et de ravitaillement pour la suite de leur voyage (admettons). Et ils s'accordent une petite pause casse-croûte, dodo à l'auberge et tourisme (rien que de normal dans ces conditions) puisque Yanis qui ne connaît rien du monde extérieur et qui semble avoir un problème de mémoire à moyen terme a déjà oublié le Shégir ou n'y croit plus, et veut tout découvrir sans la moindre retenue. Kéo, qui sur ce point au moins se fait la voix de la raison la presse et l'oblige à reprendre la route avec pour objectif Lannilis, l'île des mages dont la puissante magie peut faire obstacle au Shégir.

    Yanis lui oppose donc protestations et bouderies, mais le suit en se promettant de lui fausser compagnie à la première occasion. Et même si la présence de Kéo augmente partiellement ses chances de survie, toute personne rationnelle lui donnerait raison en assistant à la teneur des pensées honteuses de ce dernier, qui tout en la considérant constamment comme une petite fille ne rêve que de la prendre, sans jamais évoquer son avis. Malaise.

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie [1/2]

    Leur route se poursuit en une succession d'anecdotes linéaires et de descriptions de lieux souvent trop longues et pas assez immersives pour permettre une visualisation claire (le style de l'autrice est fidèle à lui-même, abusant des licences poétiques ad nauseam en une prose indigeste qu'il est relativement difficile à suivre d'une traite), émaillées de bonnes et mauvaises rencontres qui ne m'ont pas assez intéressées pour que j'en fasse le détail ici.

    On notera tout de même que: Yanis, toute enfant élevée en marge du monde qu'elle soit se trouve capable de déchiqueter une plante carnivore monstrueuse à mains nues et de faire fuir des striges en criant, de dompter des loups d'un regard et de parler aux animaux. Alors que Valérie Simon tente de faire des licornes de son univers des créatures dangereuses, notre petite déesse monte celle qui n'est jamais que la REINE DES LICORNES et que personne n'est supposé ne serait-ce que regarder impunément, bref, du godlike jusqu'à la lie, et un effet Mary-Sue qui se confirme dans tout ce qu'il a de plus caricatural. (Ah et elle est également investie de la mémoire de ses ascendants, ce qui est super pratique pour porter à sa connaissance tous les éléments dont elle a besoin sans se fatiguer à expliquer comment... Mais qui renforce le côté totalement abusé du personnage)

    Nous arrivons donc dans la forêt d'Esalen où vivent les elfes (vous savez, le peuple sage et puissant qui est en guerre depuis l'aube des temps avec son équivalent...) et où dame Guinevère, Reine des Elfes et débitrice de Kéo qui a retrouvé son Anneau qui fut perdu (toute ressemblance avec une autre œuvre serait purement fortuite... ou peut-être pas) les accueillent à bras ouverts. Et ce n'est rien de le dire, car après avoir douté de l'identité de la jeune fille en tant que porteuse de la pierre d'Arkem et l'avoir soumise au pouvoir de son anneau, Guinevère se jette à ses pieds en implorant son pardon.

    Si vous aussi vous imaginiez différemment la dignité d'une Reine des Elfes, levez la main.

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie [1/2]

    La désillusion ne s'arrête pas là, puisque nous avons droit un peu plus loin à une scène pour le moins gênante, pour ne pas dire ouvertement malsaine où Kéo prend Guinevère qui s'offre à lui, de manière particulièrement brutale et agressive, parce qu'il rêve de posséder Yanis et qu'il évacue sa frustration sur la Reine des Elfes qui se trouvait là et qui lui offre ses faveurs (avec la bénédiction de son mari, qui prend la chose avec beaucoup de détachement). Cette scène est malsaine, parce qu'il brutalise une femme en songeant à une autre qu'il ne peut pas avoir, notamment parce qu'il estime qu'elle est trop jeune. Si après la scène de l'auberge où Kéo regrette une première fois de ne pas avoir possédé Yanis qui dormait (nue) près de lui on pouvait avoir des doutes sur l'aspect sociopathe du personnage, là la question ne se pose plus. Et je ne vous rassurerai pas: ce n'est pas le pire qu'il vous promette dans ce volume.

    Petite parenthèse supplémentaire: depuis quand une souveraine pluri-centenaire et immortelle se laisse entraîner dans une étreinte par le premier mortel venu? Vraiment AUCUNE QUESTION à ce sujet? Comble du malaise : le chapitre se termine sur les pensées de Guinevère songeant à propos de Kéo qu'à l'instar de Yanis, il n'est qu'un enfant... (Pedobear approved!)

    Sur de nouveaux entre-faits, nos héros repartent pour Lannilis qu'ils finissent par atteindre non sans quelques difficultés que le scénario s'empresse de gommer sitôt posées, ruinant tout effet d'enjeu supposés mettre les mérites des personnages à l'épreuve, et ils arrivent à l'abri pour un temps.

    Je vais faire une pause dans le résumé pour citer les principaux défauts de cette première partie:

    * Les incohérences:

    Je ne vais pas toutes les lister (d'abord, parce que je n'ai pas envie de relire le bouquin, merci. Ensuite parce qu'il y en a beaucoup trop), mais le texte en est bourré jusqu'à la gueule. Quand elles sont mineures, passe encore (même si ça pique quand on les voit), mais certaines font littéralement dresser les cheveux sur la tête. Comme pour le volume un, on rappelle: la cohérence, ce n'est pas le réalisme (donc le merveilleux n'est pas une excuse à l'incohérence), c'est le liant qui fait qu'une histoire a du sens, et qu'on ne réinvente pas les règles en permanence, au risque de perdre le lectorat. Plus une histoire est incohérente, plus elle est indigeste, parce que l'esprit du lectorat doit constamment recalibrer ses repères pour arriver à se retrouver dans l'univers concerné.

    * Les personnages sont atroces (mais vraiment!):

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie [1/2]

    - Yanis /Sinièn est d'une cyclothymie insupportable, passant de la joie à la colère, de la colère au chagrin, du chagrin à la bouderie à la vitesse de la lumière, sans aucun cheminement logique, et avec des déclencheurs absurdes (une absence de réaction de Kéo, par exemple). Cette tendance renforce à son sujet une forte impression de bêtise que ses choix non-réfléchis tendent déjà à dresser. Car de toutes les options qui se présentent à elle, elle prendra toujours la plus mauvaise, la moins sensée, ou la plus idiote, et ne prendra jamais le temps de peser les enjeux. Elle s'enfonce allègrement dans le déni des menaces qui pèsent sur elle, même après avoir expérimenté de près les dangers en question, et réagit comme une petite fille capricieuse et égo-centrée qui ne songe qu'à son plaisir immédiat, et qui semble incapable de comprendre les enjeux du monde qui l'entoure, et de la situation dans laquelle elle se trouve. Elle ne comprend pas des notions très simples à la portée d'un enfant, ce qui alimente encore son aura de bêtise. Enfin, les allusions abusives à sa beauté en font une caricature. J'avais, par goût du défi, lancé un compteur de références à sa plastique au début de ma lecture, j'ai abandonné avant le premier tiers du livre après avoir dépassé la trentaine.

    - Kéo Sheaghan: Si Sinièn est un archétype de candeur stupide (supposément associé à l'éternel féminin visiblement), Kéo est un stéréotype d'arrogance malsaine, doublé d'un prédateur sexuel en puissance, qui donnerait plus envie d'appeler la milice des forces de l'ordre que de lui faire confiance (surtout vu son obsession manifeste pour les petites filles et ses problèmes avec le consentement). Lui aussi est beau à en crever, et le texte ne vous laissera oublier à aucun moment combien ses yeux dorés fascinent, qu'il est le plus jeune mage jamais ordonné, et que ses pouvoirs sont incommensurables. Il entretient avec Sinièn une relation malsaine, qui dans une causalité honnête, se solderait inéluctablement par un drame. Malgré toute sa présumée puissance, il prend plus de dégâts que Sinièn et se trouve quasiment toujours un cran derrière elle dans cette première partie.

    * L'intrigue sauve constamment les personnages (en particulier Sinièn)

    - Vous voulez de l'enjeu, du suspense? Passez votre chemin. Dès que l'histoire tente de prendre un tour intéressant, elle le ruine aussitôt. Ainsi, Sinièn (qui est littéralement investie de TOUS LES POUVOIRS POSSIBLES) découvre opportunément toutes les facultés qui lui sont utiles pour déjouer les embûches sans la moindre égratignure, et surtout, sans le moindre effort. Et comme l'intrigue la sauve constamment (probablement pour nous rappeler qu'elle est l'être le plus puissant du monde à part Raban Siwash), aucune épreuve ne la fait ressortir grandie, et ne la fait évoluer.

    * L'aspect "romantique" pose de gros problèmes:

    Deux pour être précise: le manque de contextualisation et de développement des bases des romances (j'y reviendrai pour la deuxième partie) qui donne l'impression que les personnages vivent des "romances micro-ondes" (deux minutes sur l'emballage) sans avoir besoin de se découvrir vraiment un minimum. Ce qui n'aide pas à y croire. Comme dans le livre précédent.

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie [1/2]

    Mais surtout, le jeu constant sur la zone grise du consentement est particulièrement dérangeant. Quand les personnages (en particulier Kéo) envisagent l'amour comme une forme de possession où l'autre est un trophée à gagner, et dont on peut ensuite disposer, c'est déjà ultra-dérangeant, mais l'absence régulière de la prise en compte de l'avis/ des désirs de Sinièn confine au comble du malsain. Du reste, les deux personnages se désirent comme ils pourraient se combattre: le but étant d'amener l'autre à la reddition. A aucun moment, l'un ou l'autre ne tentent une réelle approche de séduction, ou une claire mise à nu de leurs sentiments (même si Kéo n'arrête pas avec les petits surnoms du style "ma chérie/mon amour/ ma douce" etc). Ce qui renforce le côté profondément pernicieux de leur relation. Et qu'on ne me parle pas "d'amour conflictuel", ou de "passion". Quand sur deux persos qui se connaissent à peine, un ne rêve que de faire de l'autre un objet qu'il plie à son désir (désolée, ça, ce n'est pas de l'amour, déjà), et l'autre bat des paupières avec un air niais et se fâche de ne pas recevoir de câlins, nous sommes indéniablement dans une relation asymétrique et abusive.

    * Le manque de nuances:

    Ce point-là résume à lui seul une des principales failles de ce volet: Dans ce monde sans contraste, tout est soit d'une beauté à couper le souffle (personnes comme environnement), soit d'une laideur à défaillir. Et rien (ou alors vraiment pas grand-chose) entre les deux. Les "gentils" sont presque unanimement d'une grande beauté, les "méchants" d'une immondice repoussante (sauf l’innommable, et ça a son importance). Cette caractéristique n'est d'ailleurs pas uniquement esthétique, puisqu'elle concerne aussi les personnalités des personnages. Même dans un univers où l'aspect manichéen est assumé, ce niveau excessif a un aspect infantilisant, donnant l'impression que le trait doit volontairement être énorme pour être visible. Et c'est particulièrement désagréable pour un lectorat habitué à des contextes soignés et riches de plus de mesure et de variations.

    *Le style est trop lourd

    Et cela se révèle en particulier sur les descriptions environnementales, qui par leur longueur, leur excès d'adjectifs mélioratifs dans tous les sens, et de détails inutiles rendent la mémorisation des lieux et des directions assez compliquée. On sait que dans l'univers de Valérie Simon, il y a de belles fleurs presque partout. Mais essayez de vous repérer clairement dans les zones décrites en reconstituant de mémoire le trajet des personnages, l'exercice risque de paraître assez difficile.

    Mais outre la mise en place du cadre, les licences poétiques d'un monde où presque chaque créature qui respire est soit d'une beauté fabuleuse, soit poète dans l'âme, a le goût d'une indigestion de gâteau au miel-chocolat-fraises-loukoums-sirop de sucre-nutella, arrosé de caramel, de chantilly, et de sirop d'érable. Si à ce stade vous commencez à avoir mal au cœur, je vous rassure: ce n'est que le début...

     

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