• [Critique] Sinièn, déesse de la vie [2/2]

     AVERTISSEMENT

    [Critique] Sinièn, Déesse de la Vie

    Comme précédemment, ce billet promet d'être TRÈS CRITIQUE (comprendre: il va décortiquer le texte dans le fond comme dans la forme dans un crible analytique sans complaisance). Cette analyse n'engage que moi, si vous avez aimé le livre (bien que je ne comprenne pas trop sur quelle base), grand bien vous fasse!

    Afin de parler du texte, je vais spoiler une grosse partie de l'histoire. Vous vous engagez donc à poursuivre en connaissance de cause.

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    Bon, nous voici arrivés à la deuxième partie de ce billet critique de Sinièn, déesse de la vie. Et comme dirait le bloggeur Un Odieux Connard, "spoilons, mes bons".

    Nous avons donc laissé Sinièn à Lannilis où elle rencontre Arnégonde, une sorcière-herboriste qui sert de logeuse à Kéo, et qui la prend en sympathie. Une fois reposée de son voyage, elle rencontre le Conseil des Neuf, composé par les doyens des magiciens, sages parmi les sages, à qui Kéo la présente. Ces derniers montrent très rapidement les limites de leur présumée sagesse par une attitude molle et peu investie dans le sujet de la réunion. Ambiance...

    [Critique] Sinièen, déesse de la vie [2/2]

    Deux autres invités surprises, le prince de Keene et une magicienne d'Oonagh évoquent la situation (catastrophique) du monde. Sinièn montre le peu d'implication aux sujets d'actualité par un désintérêt évident, et se révolte quand elle est révélée comme la porteuse d'Arkem, gemme maléfique qui doit être détruite ou purifiée pour empêcher le règne du seigneur du mal (et nous avons là la toute première allusion au fil rouge de l'histoire depuis la fuite de Maelduin et du Shégir! ENFIN!). Elle prend donc la fuite, et est rattrapée par Kéo qui la frappe et lui aurait fait encore bien plus de mal sans l'intervention d'Arnégonde. Il reprend ses esprits, mais le mal est fait: Sinièn blessée planifie sa fuite et quitte l'île (normalement uniquement accessible par magie, sauf quand l'héroïne veut traverser l'étang: là des barques apparaissent opportunément dans les roseaux). En chemise de nuit. Sans chaussures, sans vivres, sans équipement et sans armes. Alors qu'elle est toujours poursuivie par le Shégir, l'avatar du mal qui l'attend quelque part hors de l'île pour lui faire un sort. Dans un roman avec une causalité plus honnête, Sinièn serait déjà morte dix fois.

    Elle batifole un moment dans la nature et s'oriente un peu au jugé, sans trop savoir où elle veut aller, mais continue droit devant elle. Après un certain temps, elle croise un loup énorme qu'elle amadoue de quelques mots et qui se couche près d'elle. Au matin, l'animal est devenu un homme, parfaitement nu dans les bras duquel elle se réveille. Et comme c'est la chose la plus naturelle du monde, elle l'accepte sans la moindre question.

    Le loup-garou, que la narration nous présente sous le nom d'Héran l'accompagne, et en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ces deux-là (qui se connaissent à peine) s'envoient en l'air et se font de grandes déclarations. Dans cet ordre.

    Héran, que ses sens de loup avertissent, sent qu'un danger suit Sinièn et la prévient. Elle le sent aussi, mais sans en retirer le sentiment d'alerte adéquat. Ils ne tiennent donc pas vraiment compte de la menace et refont des galipettes, puisque c'est de toute évidence l'action la plus logique et la plus urgente dans ce contexte. Et le schéma se répète jusqu'à ce qu'évidemment, le Shégir les surprennent.

    [Critique] Sinièen, déesse de la vie [2/2]

    On apprend alors du Shégir qu'il est laid et qu'il sent mauvais, mais surtout qu'il est LENT, et que la plupart de ses attaques se résument à des attaques physiques. Cette perte de prestige semble influencer les personnages eux-même, puisqu'Héran, littéralement NU COMME UN VER le charge pour permettre à Sinièn de fuir... Avant de l'entraîner aussi loin que possible à sa suite.

    Et nos deux tourtereaux battent le Shégir de vitesse sans la moindre peine. Ils le distancent un moment, et comme l'instinct de survie semble être livré en option dans cet univers, finissent par ne plus en tenir compte, et s'envoient en l'air. Jusqu'à ce que le Shégir les surprennent à nouveau (ça commence à devenir répétitif...) et ne tue Héran. Sinièn est alors sauvée par l'environnement (oui oui) dont les plantes carnivores lui font un cocon protecteur, tandis que Kéo arrive opportunément pour mettre le Shégir en déroute. Ce dernier, qui n'a aucune raison valable de fuir puisqu'il est indestructible et qu'il domine le combat... Prend la fuite "de stupéfaction". Émotifs, les avatars des seigneurs maléfiques!

    Kéo finit par retrouver Sinièn qui ne se réveille par, car l'attaque "mauvais haleine" du Shégir l'a plongée dans le coma. En désespoir de cause, Kéo l'emmène vers Oonagh, la ville des Magiciennes amazones. Un désert les séparent de la cité, et le mage mal en point finit par s'y effondrer avec sa protégée. Ils sont découvert par trois magiciennes qui décident de braver l'interdit de leur société (pas d'hommes dans leurs murs). Kéo se réveille donc ligoté par une vulgaire corde dont il n'a aucun mal à se débarrasser, et il demande un entretien avec Kirtana, la mère-supérieure des magiciennes, ce qui lui est accordé (sans aucune autre explication que "il est autoritaire, ces femmes habituées à ne répondre aux directives d'aucun homme s'exécutent donc"...). S'ensuit un échange très gênant où un jeune fat arrogant fait ployer une femme fière et libre par la simple force de ses exigences et de sa beauté (oui oui). Kirtana, sous le charme, lui promet son aide en échange de sa semence, puisqu'elle a décelé en lui un sang particulier qui n'est pas celui de son père de nom. Il accepte, et Kirtana tente une action parfaitement indigne de son statut et de son expérience de doyenne de son ordre: recourir à la magie noire pour réveiller Sinièn. Évidemment, l'opération tourne mal, et l'Innommable la viole à distance (no comment). Kéo sauve la situation et lui explique qu'il a reçu la capacité de mettre le seigneur du mal en déroute. Sans justifier le pourquoi et le comment.

    Après avoir bien ridiculisé les magiciennes, il reprend sa route pour la demeure un mage ermite qui aurait le pouvoir de réveiller Sinièn. Ce dernier accepte, en échange d'une quête intermédiaire consistant à lui ramener une sorcière du coin. Sitôt dit, sitôt fait, Kéo déjoue la sorcière en un tournemain et la lui ramène miniaturisée dans une amphore. A son retour, Sinièn est réveillée.

    Ils reprennent la route pour Lannilis et traversent bien des peines que la magie aurait pu leur épargner, regagnent l'île des mages où ils récupèrent quelques jours, jusqu'à ce que Kéo amène Sinièn devant Shesha, l'ondine du lac qui ordonne les mages. Shesha révèle donc à la jeune fille qu'elle n'est rien de moins que l'incarnation d'un esprit universel qui existe depuis toujours, qu'elle est évidemment immortelle, et qu'elle dispose par sa double ascendance Elfe et Démon de pouvoirs qui se révéleront à elle quand elle en aura besoin. Elle lui annonce aussi que son destin est de purifier Arkem. Le temps que Sinièn digère ces informations, Kéo la ramène devant le conseil des neuf qui n'a pas beaucoup évolué depuis sa précédente mention, si ce n'est l'ajout de quelques personnages supplémentaires, dont les oncles maternel et paternel de la jeune fille. Celle-ci accepte enfin la quête qui lui est dévolue comme si elle comprenait pour la première fois (et non sans de NOMBREUSES explications préalables) qu'elle n'a pas le choix, et annonce qu'elle endossera cette responsabilité seule. Mais ses nouveaux compagnons décident de la suivre et Kéo tente de la convaincre d'accepter, et ce volume s'arrête là.

    ENFIN!

    Dans cette seconde moitié savoureuse, nous avons donc droit à:

    * Des personnages plus grosbills que jamais:

    Kéo met à genou l'élite de l'ordre des magiciennes d'Oonagh sans la moindre peine (là où dans une causalité honnête, il aurait été chassé à coups de bottes au train pour son comportement si la magicienne était aussi puissante que suggéré, et que l'intrigue respectait sa défiance à l'égard des hommes), il est présenté comme dépassant les sages de Lannilis en bon sens et en sagesse, alors que la moitié de ses actions est dangereuse, contre-productive ou pourrait être bien meilleure. Et je ne repartirai pas sur son potentiel de prédateur sexuel, même s'il y aurait à dire!

    Il confirme la misogynie latente qu'il laissait deviner dans le premier volume, et qui, bien qu'elle soit en adéquation avec l'univers, rend ses interactions avec Sinièn et les femmes en générale assez détestables. D'ailleurs, quel intérêt de créer un univers merveilleux qui dégouline de rose bonbon si c'est pour lui filer les pires défauts de notre réalité? Parce que non, le contexte n'y gagne ni en réalisme, ni en contraste. Il fait juste le grand écart entre deux extrêmes contradictoires.

    Sinièn est désormais tellement encensée par l'univers entier que l'environnement lui-même la protège quand elle pourrait être en danger, et qu'on apprend qu'elle est encore plus balèze que tout ce qui était suggéré jusque là (et ça faisait déjà beaucoup!). Le tout entre une 2536215525617ème et une 2536215525618ème allusion à sa beauté blonde, à sa sensualité irrésistible et à la couleur changeante de ses yeux. En revanche, elle ne gagne pas en cohérence dans ses actions et reste dans le déni de la menace qui pèse sur elle presque jusqu'à la fin, ses principales préoccupations étant de batifoler sous la lune au milieu des fleurs et de découvrir si Kéo l'aime pour de vrai ou non, hi hi hi hi hi hi.

    [Critique] Sinièen, déesse de la vie [2/2]

    A l'inverse, tous les personnages secondaires sont diminués pour faire la part belle au couple. Ainsi, Kirtana qui devrait en toute logique être une magicienne crainte et respectée, dotée d'assez de sagesse et d'expérience pour éviter une erreur de débutante se comporte comme une inconséquente. Un choix scénaristique permettant de mettre Kéo dans le rôle du sauveur.

    * Une obsession très dérangeante pour le viol

    C'est personnellement ce qui me fait dire que ce second opus est pire que le premier, et qui m'empêche d'adhérer au contrat tacite du merveilleux (en principe beaucoup plus innocent). D'un bout à l'autre de l'histoire, la thématique du viol est quasi omniprésente, jusque dans les anecdotes contextuelles. Et que les personnes qui espèrent éventuellement que ce soit dans un but dénonciateur se résignent tout de suite: point n'est question de le dénoncer. Non, dans ce contexte, les femmes sont violées ou manquent de l'être parce qu'elles sont belles, parce qu'elles ont refusé des avances, parce que le seigneur du mal est méchant, parce qu'elles sont désirables... Globalement "parce que c'est comme ça".#CultureDuViol (On passera sur le fait que les victimes de viol ou de tentative de viol s'en remettent parfois un peu trop bien -la mère de Kéo, pas plus traumatisée que ça, par exemple-, ce qui tend à minimiser la gravité du crime)

    Et il en ressort une atmosphère malsaine, d'autant plus malsaine qu'on ne s'attend pas à la trouver là (à laquelle s'ajoute les fantasmes de Kéo sur les toutes jeunes filles) qui sur certaines scènes, donne envie de jeter le livre au loin. Dans le premier billet, je parlais de l'abus de la zone grise, si on y ajoute cette omniprésence du viol, on obtient une frontière dangereusement floue entre la séduction et l'agression qui donne envie de hurler aux personnages de fuir très vite et très loin. Les scènes de jalousie de Kéo par rapport à la romance entre Sinièn et Haren par exemple évoquent moins l'amour que la possessivité et rendent le personnage détestable.

    [Critique] Sinièen, déesse de la vie [2/2]

    Ce point amène donc le suivant:

     

    * Une hypersexualisation et des clichés/stéréotypes sur les personnages féminins

    On retrouve là l'idée de "tout ou rien" puisque la plupart des femmes importantes (Sauf Arnégonde qui tient le rôle d'une figure maternelle) sont d'une beauté époustouflante. Mais au-delà de cela, toutes sont décrites comme extrêmement attirantes. Ce phénomène est frappant dans la société des magiciennes d'Oonagh, où toutes sont jeunes et belles (ce qui fait s'interroger à la fois sur les critères de sélection, et sur ce qu'il advient de celles qui ont passé l'âge d'être considérées comme jeunes). Toutes sont décrites sur les mêmes standards de beauté: minces, avec des formes charmantes, mais sans excès (pour la variété des physiques, on repassera...). Mieux: le texte balbutie qu'elles tireraient leur pouvoir de leur potentiel de séduction (WTF?). Pour nous expliquer un peu plus loin qu'elles vivent en société uniquement féminine où les hommes sont interdits (pas pratique pour séduire des hommes. Oui le sous-entendu hétéro est sans équivoque). Puis le texte revient sur cette idée en suggérant qu'en fait, les hommes sont tolérés à titre de reproducteurs. Et enfin, la Mère Supérieure explique à Kéo que son ordre spécialisé dans la médecine reçoit des voyageurs (des deux sexes) pour les soigner. Je reviendrai plus loin sur les problèmes de cohérence.

    Il est intéressant (mais pas positif) de constater que toutes les femmes de cet univers sont dépendantes des hommes, et ce même quand elles sont explicitement présentées comme en étant affranchies! La grosse faiblesse des magiciennes d'Oonagh étant la base de leur pouvoir (leur séduction qui les rend tributaires d'un regard masculin pour être effective). Mais ce schéma révèle finalement la plupart des femmes de cette histoire: Guinevère est un trophée au tableau de chasse de Kéo et une "rivale" occasionnelle de Sinièn. Je ne reviendrai pas sur la description physique de cette dernière, Valérie Simon l'a déjà bien trop fait à mon goût. En dehors d'Arnégonde décrite comme une vieille femme (probablement pour ne rien inspirer de sale à Kéo puisqu'elle est sa logeuse et que ce serait dérangeant de placer ce "fringuant séducteur" chez une belle jeune femme qui ne s'intéresse pas à lui), tous les personnages féminins d'importance sont présentés avec un physique très avantageux et sous un prisme de désirabilité qui, à force de trop d'insistance, crée à la fois une  lassitude et un malaise. Cet archétype utilisé à outrance donne l'impression que les femmes ne peuvent exister différemment des clichés par lesquels elles sont dépeintes.

    On retrouve tous les clichés sexistes déjà présents dans le premier opus, notamment avec l'idée tacite que les hommes sont plus puissants/compétents/aguerris que les femmes, notamment avec la quête de Bran l'ermite pour sauver Sinièn: La jeune fille est entre les murs d'une société de magiciennes puissantes et redoutées, qui malgré leur nombre, leurs pouvoirs, leur savoir et leur expérience échouent, là où un mage ermite, renié par son ordre et moins puissant que Kéo réussit les doigts dans le nez. Conclusion: les femmes de cet univers sont montrées comme inférieures aux hommes dans des domaines où elles sont supposées partir à égalité avec eux.

    * Des incohérences et des manqués

    Là encore, j'en parlais dans le billet précédent, mais certains choix scénaristiques ruinent totalement la cohérence que l'autrice tente de mettre en place. Par exemple, les deux frères loups-garous d'Haren qui suivent le périple de Kéo sans jamais intervenir annulent toute idée de menace qui aurait pu peser sur lui, tout en contredisant le contexte de leur rencontre évoqué plus tôt dans le texte.

    L'ascendance démone de Kéo, alors que les mages sang-mêlés sont révoqués de Lannilis sans autre forme de procès, et que son acceptation n'est expliquée nulle part.

    D'ailleurs, cette ascendance laissait espérer mieux (la suggestion que l'Innommable puisse procréer à distance par exemple aurait pu expliquer qu'il engendre un enfant en lutte contre sa nature maléfique... Ce qui aurait par ailleurs expliqué la personnalité absolument odieuse de Kéo.) Mais en fait non: il est le fils d'un prince-démon qui a violé sa mère un soir où elle s'était perdue dans les bois. Mère qui s'en remet étonnamment bien, vu qu'elle compare l'affaire à un rêve et est très fière d'avoir donné naissance à un fils avec les capacités du sien. Tout.va.bien. (quand je disais que le viol est omniprésent dans cet univers...)

    Les pouvoirs illimités de Sinièn annulent toute notion d'enjeu pour la suite: comme Shesha a annoncé qu'elle verrait émerger ses pouvoirs dès qu'elle en aurait besoin, la suite est déjà écrite: elle s'en sortira toujours. Donc inutile de s'angoisser pour elle, elle va avoir une solution qui lui tombera toute cuite dans le bec à l'émergence du moindre problème. Dans ces conditions, quel intérêt l'histoire peut-elle encore avoir? Non, pas la romance, non. Vraiment pas.

    * Une incapacité à gérer des atmosphères d'urgence ou de menace

    Dans la mesure où les personnages eux-même ne prennent pas les menaces au sérieux (Sinièn/Héran qui préfèrent fricoter que fuir face au Shégir, Kirtana qui invoque la magie noire en dépit du bon sens et malgré les risques, etc), le lectorat n'a pas de raisons d'y croire non plus. Et ramener l'enjeu sur la table après avoir rompu la continuité de la menace tend à lui faire perdre beaucoup en terme de crédibilité. Le fait que les personnages prennent des risques avec insouciance, à plus forte raison lorsqu'ils sont supposés être expérimentés et raisonnables tend à banaliser les risques en question et à les rapporter au niveau d'inconforts mineurs. Et s'ils sont par la suite présentés comme de terribles dangers, c'est l'intelligence et la cohérence des personnages concernés qui en pâtit, par manque de bon sens.

    La rupture des ambiances de danger se retrouve à plusieurs reprises dans le texte (en particulier à propos de la traque du Shégir, alors même que les personnages ne sont pas à l'abri) et cette tendance minimise l'ampleur de la menace en réduisant l'envergure du monstre.

    [Critique] Sinièen, déesse de la vie [2/2]

    * Des dialogues creux et sans intérêt

    La plupart des échanges entre les personnages sont profondément décevants et n'apportent pas grand-chose à la progression de l'histoire (ce qui est pourtant le but premier des dialogues à la base). Quand il s'agit des conversations entre Sinièn et Kéo, nous retrouvons toujours plus ou moins la même chose en substance (Sinièn qui veut lui faire dire son amour, Kéo qui esquive ou s'y refuse, Sinièn qui conclut d'un "ah! comme je vous hais!") C'est quasiment le même échange qui se répète presque tout au long du livre, et qui occupe la majeure partie de l'espace alloué aux dialogues, et les quelques variations de temps à autre n'effacent pas la sensation de redondance lourde. Ces échanges sont une mauvais blague qu'on vous raconte en boucle. En boucle. En boucle. En boucle. En boucle. En boucle. En boucle. (vous avez compris l'idée)

    Par ailleurs, les discussions sont souvent d'un non-sens consommé, surtout quand les réactions ne concordent pas vraiment avec le sujet ou la déclaration de base. Ainsi, alors que Kéo annonce l'objectif de leur voyage, Sinièn se lamente t-elle qu'il ne lui témoigne aucun geste et aucune parole d'amour. (En passant, il faudrait demander à Anna du film Frozen de lui expliquer que c'est dangereux de s'enticher avec une telle force du premier venu...)

    [Critique] Sinièn, déesse de la vie [2/2]

    merci Anna.

    L'autre cas de figure récurrent est le dialogue qui glorifie les héros sans effort (et sans raison). Quand Kéo demande en faisant les gros yeux et que tout le monde lui obéît, parce que qu'est-ce qu'il est autoritaire, quand même! Et ce, même quand il exige face à des personnages supposément plus puissants que lui, qui n'ont aucune raison profonde de lui céder. Variante: quand Sinièn essaie de dire quelque chose d'intelligent et que tout le monde se pâme devant sa beauté, sa sensualité et sa grâce (qui sont grosso-modo ses principales qualités... pour ne pas dire les seules. Non, je ne compte pas les pouvoirs abusifs. Volontairement.)

    * Une intrigue complètement annexée par la "romance"

    Autant le dire tout de suite, le fil rouge général ne sert que de prétexte aux interactions du couple Sinièn/Kéo, et le peu de soin/de développement/d'approfondissement apporté aux événements pouvant faire avancer l'intrigue en témoigne. Certes, il s'agit d'un choix comme un autre, mais ce roman aurait plus sa place dans la catégorie harlequin que dans un catalogue de fantasy. Comme détaillé dans le billet précédent, les relations des deux persos principaux, en plus de tenir tout le cadre se révèlent asymétriques et malsaines, et dans une causalité honnête (quand les conséquences respectent la logique des causes qui les ont engendrées), Sinièn n'en ressortirait pas indemne.

    Quant aux aventures avec des personnages secondaires, elles sont vides de toute substance, tant elles sont expédiées sans soin de mise en place et d'arrêt. La principale victime de ce phénomène étant le pauvre Héran dont l'existence toute entière n'est qu'un prétexte pour mettre un peu de tension dans la relation Sinièn/Kéo (qui n'en avait clairement pas besoin pour être déjà tortueuse). Héran et Sinièn couchent ensemble quelques heures après avoir fait connaissance et se jurent de grands mots d'amour, alors qu'ils ne se connaissent quasiment pas. Une tendance qui fait écho au premier tome à la romance-express-30-secondes-chrono entre Rosendael et Laocoon. Sitôt inutile à l'intrigue, Héran est tué par le Shégir puisqu'il a rempli son office de motif de jalousie pour Kéo, et de première expérience pour Sinièn. Cette tendance à "jeter" les personnages dans une relation sans préambule ni développement (et à laisser tacitement le lectorat en conclure au coup de foudre) tend à donner un aspect quelque peu paresseux au développement des personnages et à réduire le crédit que l'on peut y apporter. Cela donne la vague sensation d'assister à une histoire racontée sans patience par un enfant de dix ans qui veut en venir directement aux points qui l'intéressent, sans prendre le temps de les amener correctement.

    * Une lecture pas tout publics

    Compte tenu des points développés précédemment, il me semble évident que ce roman n'est pas à mettre entre toutes les mains, principalement à éviter de confier aux plus jeunes. Non pas à cause des (chastes pour la plupart) scènes de sexe, mais à cause des remarques ci-dessus (et des scènes de viol assez malaisantes. oui j'assume mon néologisme, il est adapté aux circonstances) qui peuvent (entre autre) alimenter de fausses idées sur les rapports de séduction, et glorifier des rapports qui n'ont rien de romantique.

     

     

     Verdict: Échec critique

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