• [Féminisme] La liberté expliquée à Costanza Miriano

    Texte initial ici

    Chère Costanza,

    Ayant signé la pétition demandant le retrait de tes livres "Marie-toi et sois soumise", "Epouse-la et meurs pour elle", j'ai vu dans ma boîte mail la mise à jour de ladite pétition et ta réponse.

    Et j'ai bien ri.

    Ma chère Costanza, je sais que dans ton plaidoyer, tu mélange confusément un peu tout, mais avec le contenu de ton discours, es-tu vraiment certaine de commencer à vouloir aborder le registre des libertés?

    Ma chérie, il faut que je t'explique quelque chose: tu es très mal placée de ton Italie natale, du haut de tes petits préjugés pour venir donner des leçons de moralité à la France. Oui, nous sommes le pays des libertés plurielles.

    Oui, les femmes, TOUTES les femmes sont libres d'y faire leurs choix, et ces choix peuvent être de se marier, d'avoir des enfants et de vivre heureuse en ménage, comme de faire carrière, ou encore bien d'autres choses.

    Parmi ces choix, les Françaises peuvent épouser des Françaises (ou même des femmes d'autre nationalité), mais visiblement, vu ton soutien de la manif-pour-pas-grand-monde, on voit où vont tes préférences. Et pourtant c'est une de ces précieuses libertés que tu invoques (mais sur laquelle tu craches parce qu'elle ne correspond pas à ta ligne de pensée).


    Ce registre avec lequel visiblement tu as du mal vu ta position sur le mariage pour tous et l'avortement.

    Tiens, d'ailleurs, parlons-en de l'avortement: tu trouve anormal que des anti-IVG soient punis en France parce qu'ils viennent distribuer des chaussons devant des cliniques pratiquant l'IVG (on appelle ça de la manipulation), et tu vas jusqu'à sous-entendre que si une femme se laisse perturber par une pauvre paire de chaussons c'est qu'elle n'est pas très sûre de sa décision.

    Mais de quel droit? Qui es-tu pour venir juger? Qui es-tu pour te permettre de vouloir faire changer d'avis une femme qui a prit une décision (pas évidente au demeurant) qui LA concerne? Tu vois Costanza, c'est le même genre de petite dictature que la mère qui met un pull à son gosse parce qu'elle a froid.

    Sauf que les décisions des autres ne te regardent pas, et vouloir les influencer dans le sens qui t'arrange est à l'opposé complet de la liberté de choix.

    Personne n'a à venir contester les choix que TU viens faire pour ta vie, mais évites s'il te plaît d'aller choisir pour d'autres qui ne t'ont rien demandé. A moins qu'il ne s'agisse de ton utérus, l'avortement ne te concerne pas.

    C'est drôle, parce que quand j'ai signé la pétition demandant le retrait de tes livres, j'étais mitigée, même si le contenu était clairement craignos, je me disais un peu comme toi que la censure dans le pays des libertés ce n'était pas terrible. Mais après avoir lu en entier ton plaidoyer où tu résumes grosso modo la femme à un rôle procréatif dans le seul et unique modèle "un papa plus une maman", où tu sous-tends discrètement que l'accès au travail dans la plupart des cas pour une femme est plus un fardeau qu'un cadeau, qu'en plus de toutes vouloir procréer (ce qui est faux) nous le DEVONS pour des raisons démographiques (breaking news: à 7 milliards on est en surpopulation mondiale ma chérie, donc "croissez et multipliez" actuellement, c'est non seulement dépassé mais relativement irresponsable vois-tu). Que finalement les tâches domestiques sont épanouissantes (pour toi peut-être, mais figure-toi qu'on n'en rêve pas toutes). Que la femme est une créature incomplète dominée par son désir d'amour, qui doit s'oublier plus qu'à son tour et s'accomplir dans la maternité... (doctorante en psychologie?)

    Après avoir lu tout ça, je ne regrette pas ma signature, tu sais pourquoi? Parce que toute femme qui naît en ce pays sait qu'elle a le choix. Qu'elle peut tout aussi bien faire carrière (mais qu'il faudra qu'elle se batte pour des droits égaux à ceux des hommes) que rester à la maison faire des enfants et s'occuper du foyer. C'est un choix tout aussi respectable.

    Là où ça me dérange, c'est le parti-pris à peine camouflé pour la deuxième option au détriment de la première, quand tu pars du principe que c'est génétiquement dans la nature féminine de vouloir procréer, et que la femme est consignée à double rôle si elle veut bosser et avoir une famille... (toi qui prêche un papa + une maman, que fais-tu du père dans l'équation? )

    Nos ancêtres se sont battues pour qu'on puisse avoir le choix, et je les en remercie. Je me bats pour que leur lutte ne fut pas vaine, et toi tu viens tranquillement contester le fait que certaines femmes puissent être largement actives si elles l'ont décidé (rappelons que nul ne les y oblige)...?

    Mais d'où sors-tu pour vouloir dire aux autres comment elles doivent vivre?

    "Les femmes d’aujourd’hui, qui vivent leur sexualité librement, qui refusent ou diffèrent leur maternité sont sourdement malheureuses" (je t'ai mis du rose parce que tu es une fille, tu es contente?)

    Alors ma belle, tu vois, je suis le vivant exemple que ceci est une énooorme connerie. Du reste, sur quoi t'appuie-tu pour dire ça? Manifestement pas sur l'expérience personnelle, donc d'où est-ce que ça sort? Ah et pitié, évites-moi comme sources le pendant italien de la manif-pour-pas-grand-monde, j'aimerais des sources fiables. Parce que tu vois, moi trentenaire qui suis en couple sans enfants, qui vis bien ma sexualité, et qui ne désire pas forcément d'enfant (pas dans l'immédiat du moins) je n'ai jamais été aussi heureuse de ma vie. Même sourdement, je suis heureuse. Donc une fois encore, qui es-tu pour venir décréter à ma place comment moi et mes copines dans ma situation sommes supposées nous sentir?

    D'ailleurs tu enchaînes en disant que toute femme désire profondément être mère et que l'absence de maternité détraque (c'est faux, je te présente mes copines childfree quand tu veux, elles ne sont pas moins saines d'esprit que toi) et que toutes femme désire un homme (oui, bon, j'avais bien vu à quelle mouvance allaient tes préférences, mais tu sais ma chérie, ce n'est pas parce que tu vas répéter une connerie vingt fois qu'elle va se changer en vérité. Non, toutes les femmes ne sont pas attirées par des hommes, et non toutes les femmes n'ont pas in fine le désir de fonder un foyer / de trouver l'amour.)

    Tu vois, la fameuse liberté que tu harangue tout le long de ton laïus, tu ne la respecte même pas puisque tu nie le droit à la différence et tu dénigres les choix qui ne vont pas dans ton sens. Tu refuses qu'une femme puisse ne pas être une mère en puissance, tu n'admets pas qu'une femme puisse en aimer une autre, tu rejettes qu'il puisse exister pour une femme d'autre sources d'épanouissement que la maternité... et tu viens sermonner la France (rien que ça) sur la liberté d'expression?

    Merci au passage d'avoir atteint le point Charlie.

    Quant à ton petit speech sur l'indépendance, tout ce qu'il prouve, c'est que tu ne maîtrise pas ce dont tu parles. Être indépendant ne signifie pas s'affranchir en tout point de l'autre, mais être capable de vivre en s'assumant, de se prendre en charge et de juger seul comment mener sa vie. Tu vois Costanza, j'ai beau être en couple avec un homme merveilleux que j'épouserai peut-être un jour (ou peut-être pas, on aime bien vivre dans le péché finalement), il est mon alter, mon amour, mon ami, mon allié. Nous sommes complices, pas soumis l'un à l'autre. Je sais que tu ne peux pas comprendre ça, mais il existe d'autres manières de vivre que celle que tu imagines être la seule valable. Alors ma grande, remballe ton "j'ai raison, cons de Français, c'est vous qui ne comprenez rien", ouvre ton esprit et reviens pontifier quand tu auras évolué et quand tu seras capable de comprendre que ce que tu n'approuves pas a malgré tout légitimité.

    Et ayant gardé le meilleur pour la fin: "[les femmes sont] « appelées de façon particulière à servir la vie »"

    Oui mais non. Tu vois Costanza, ton problème c'est ça: tu voudrais déterminer le devenir de la moitié de la population selon tes stéréotypes et tes préjugés parce que tu as été éduquée comme ça et parce que toi, ça t'as peut-être réussi. Mais ma chérie, tu n'es pas le genre féminin à toi toute seule. Donc tu ne peux pas le généraliser à ton petit cas.

    Donc oui, je suis pour l'interdiction de ton livre, justement au nom des libertés. C'est paradoxal, c'est vrai, mais pas tant que ça. Parce que vu la teneur de ton discours, ce que tu souhaites, ce n'est rien moins qu'un formatage sociétal des femmes à l'image que tu en as, une régression des mœurs et des libertés au nom de tes valeurs personnelles.

    Je suis pour le retrait de ton livre parce que la cause féminine en France a déjà bien assez de bâtons dans les roues comme ça et que ce n'est pas la peine de lui en remettre une louche. Parce qu'il est déjà long, difficile et lourd d'essayer de faire changer les mentalités vers le respect des choix de chacun(e), vers le respect de l'autre et l'égalité des chances sans qu'on vienne y ajouter deux ramassis de préjugés, de clichés, d'idées reçues assenées comme vérités et de principes d'un autre âge qui pourraient freiner les avancées féministes.

    Alors oui, les femmes sont libres d'être soumises si ça leur convient, c'est un choix qu'il convient de respecter.

    Mais cette soumission n'a pas à être érigée comme un modèle sociétal, un idéal à atteindre.

    Si tu comprenais réellement le principe de libertés, ça te semblerait évident.

    "Les femmes de ma génération sont restées seules, avec peu d’enfants et souvent aucun homme, car elles ont cessé d’être accueillantes, gavées qu’elles sont de films, de livres, de journaux qui les incitent à une fausse indépendance."

    Les femmes de ta génération sont libres. Elles prennent leurs décisions, bonnes et mauvaises elles-même, en vertu de ce qu'elles veulent ou ne veulent pas, et en assument les conséquences, bonnes et mauvaises, c'est le jeu, c'est comme ça. Et le fait qu'elles aient peu d'enfants et pas forcément d'hommes ne les rend pas obligatoirement malheureuses.

    Pour résumer Costanza LAISSE LES AUTRES VIVRE LEUR VIE ET LEURS CHOIX!

    Accepter la liberté de choix, c'est accepter les conséquences de ces choix, à savoir peut-être de voir autour de soi des mères célibataires ou des femmes sans enfants qui ne sont pas forcément plus malheureuses que toi.

    Et juste parce que tu n'en parles pas, il existe des femmes qui sont malheureuses dans la maternité, qui se disent que même si elles aiment leurs enfants, si c'était à refaire, elles n'en auraient pas. Ces femmes, nul n'a le droit de les juger pour leurs décisions et moins encore pour leurs regrets. L'erreur est humaine, et nul n'a à dire "tu aurais dû/tu aurais pu".

    Ce n'est pas parce que la maternité t'a réussie, et qu'elle réussit à de nombreuses femmes qu'elle réussit à toutes. Et comme je te vois venir, je t'arrête tout de suite: les femmes qui ne sont pas heureuses d'être mère ne sont pas moins "normales" que toi, inutile d'invoquer le principe des standards à dire qu'elles ont un problème quelque part parce que tu ne comprends pas leur réaction.

    Nous sommes tous différents, nous ne fonctionnons pas tous pareil. Rien à voir avec une norme quelconque.

    Vouloir commencer à leur faire la leçon, à revoir leurs décisions, à contester leurs motivations, bref à leur imposer ta vision des choses, ton opinion, tes principes est la plus grande atteinte à la liberté féminine que tu pouvais porter.

    Ah et pour finir, évites les arguments d'autorité du type "si ce que je dis dérange c'est que c'est la vérité", c'est gênant, ça t'enfonce. Vraiment, crois-moi.

    Sans rancune, chérie.

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