• [Fiction] Une journée ordinaire

    Accroupie dans l'herbe, Agathe regardait les autres enfants jouer. La fin de l'été avait cédé place aux premiers frimas et des manteaux multicolores distinguaient les écoliers qui piaillaient joyeusement dans la cour de leur école, réinventant une énième fois les règles du jeu du loup ou de chat perché.

    Tous, sauf un.

    La fillette qui observait la scène ne soufflait mot, se contentant de regarder les autres s'égailler depuis sa place en retrait près des balançoires, un curieux petit sourire sur les lèvres. Pourtant, d'aussi loin qu'elle eut pu se souvenir, et d'aussi loin qu'on l'eut connue, elle avait toujours été ainsi. Seule, en retrait.

    Rien qui eut prêté au sourire.

    Mais Agathe aimait cette atmosphère, elle aimait ces cris de joie et ce tumulte rassurant de proximité humaine, ce tableau vivant, respirant d'une joie à laquelle on ne la conviait pourtant aucunement. Nombre de fois, elle avait osé espérer trouver le courage de rejoindre la bande, et dans ses instants les plus hardis, elle s'en était approchée.

    Et était demeurée invisible. Les autres avaient appris à la considérer comme un élément du décor.

    Alors, la fillette reprenait sa prostration silencieuse, regardant avec une pointe d'envie la complicité des autres gamins de son âge. Sourire était sa manière à elle d'exprimer malgré l'indifférence, son besoin d'être aimée.

    Pour tromper la solitude, elle s'évadait dans un univers intérieur redessinant toujours plus loin, toujours plus haut la richesse infinie de l'imagination.

    Il y aurait pu avoir un parfum d’inéluctabilité, de fatalité, si un jour, quelque chose n'avait pas changé, avec l'arrivée de plusieurs autres enfants.

    Tout prit un tour nouveau le jour où Élie, nouvelle venue s'est accroupie face à elle, et a répondu à son sourire. Avant de lui tendre la main.

    Agathe écarquilla les yeux. Avait-elle vu quelque chose de plus beau que ce sourire-là? Et timidement, ses doigts partirent à la rencontre de la paume tendue d’Élie.

    Cette dernière en se relevant invita la fillette solitaire à en faire autant, et en douceur, l'attira vers le petit groupe dont elle était venue.

    La vie et la vision d'Agathe changèrent à partir de ce moment-là. Peu à peu, la petite prit de l'assurance, et commença à se trouver une place malgré sa timidité. Le regard des autres évolua également face à cette lente métamorphose.

    Mais de tous les liens qu'Agathe noua avec les autres, celui qu'elle avait tissé avec Élie était le plus fort, une amitié devenue profonde et sincère. D'enfants, elles devinrent adultes, menèrent leurs propres vies, s'éloignèrent et se retrouvèrent périodiquement sur le fil des événements et des aléas. Mais jamais elles ne se perdirent. Et jamais Agathe n'oublia ce qui conférait à ses yeux à Élie un statut si spécial: elle avait été la première personne à lui avoir tendu la main.

    [Fiction] Une journée ordinaire

    ***

    Il y a des millions d'Agathe en ce monde, des personnes, qui pour diverses raisons ont du mal à trouver leur place. J'ignore s'il y a beaucoup d’Élie. Mais il en existe. Et elles méritent toutes un hommage immense.

    Merci à la mienne :)

     

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