• La jeune fille sur le pont

     

    Le vent soufflait dans ses cheveux et le crépuscule d'un clair jour d'été éclaboussait la ville d'une douce lumière tamisée. L'air embaumait les fragrances fruités des arbres et des fleurs garnissant les parterres.

    Debout sur le pont, elle inspirait doucement l'air du soir, paupières closes. On lui avait toujours dit de vivre chaque jour comme s'il n'y avait pas de lendemain, et elle avait suivi soigneusement cette doctrine, ce jour-là plus encore que tout autre.

    Le soleil disparaissait en hémisphère derrière la ligne de grattes-ciel et elle grimpa sur la balustrade, les bras en balancier, le visage faisant face au fleuve en contrebas qui grondait de ses flots tourmentés, montés en crue par les fortes averses estivales.

    Elle allait voler l'espace d'un instant. Elle allait oublier, vivre tellement intensément même si ce ne serait qu'un bref retour de flamme. La douleur en son sein ne lui offrait aucune autre alternative qu'elle eut pu envisager.

    Les passants d'abord stupéfaits regardaient l'équilibriste en frémissant d'horreur. L'un d'eux appela la police, l'autre les pompiers. Le soleil lui avait fait ses adieux et ne répandait plus dans le ciel le pâle écho de sa lumière, dernières attentions célestes aux mortels atterrés qui tentaient de raisonner la jeune fille du pont.

    Une femme s'approcha doucement, lui murmurant de ne pas faire de bêtise, combien la vie était belle, et tout ce qui l'attendait, la suppliant de descendre. La jeune fille se retourna et la considéra avec un sourire calme pour toute réponse, ses grands yeux verts affichants une étrange résolution parfaitement sereine. Elle n'avait pas peur. Mais il manquait quelque chose à ces yeux-là, une lumière qui ne brillerait plus, plus jamais. Elle ne pouvait mourir, car elle était déjà morte. Plus rien ne la retenait en dépit du discours censé de sa bienfaitrice qui finit par se taire en perdant peu à peu le fil de ses arguments, soutenant le regard vide de la brune. Puis la jeune fille attrapa la barette qui retenait ses cheveux, la défit et la jeta dans le fleuve, libérant une cascade de cheveux noirs qui dévalèrent ses épaules jusqu'à ses reins. Le vent les repoussa brièvement dans son dos en mèches vaporeuses.

    Elle tournait le dos au fleuve, nul n'était venu la brusquer de peur de provoquer une chute bien plus certaine. Les dernières bribes solaires s'étiolaient sur les nuages qui se nuançaient d'or, de rose et de gris en quelques noble matière. Elle leva le regard vers le ciel, inspira de nouveau et se pencha vers le vide, vers l'eau qui murmurait son nom. Les cris de l'assemblée couvrirent le bruit de sa chute mais elle n'entendait rien. Le visage tourné vers le ciel, elle volait, même pour un bref instant. Rien ne la retenait plus. Elle poussa un doux soupir, sans crainte ni regrets, savourant cet instant trop court qui serait le dernier avant de se retrouver happée par le courant.

    Elle n'avait laissé ni nom ni adresse, mais une enveloppe au pied du pont contenant une feuille blanche où un seul mot, un unique mot était inscrit.

    "Merci."

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