• [Réflexion]L'humour, la liberté d'expression et leurs limites

    Ceci est une réflexion à chaud, basée sur l'analyse de plusieurs phénomènes et sujets d'actualité.

    Est-ce que la liberté d'expression peut-être absolue si l'on invoque l'humour?

    C'est une question intéressante car l'humour semble être dans ce cas pris comme une caution destinée à dépasser les limites sociales établies à la liberté d'expression (limites établies pour permettre à chacun-e de vivre en bonne intelligence et de respecter l'espace et les limites du/ de la voisin-e).

    Beaucoup de gens invoquent l'humour pour des actes ou des propos très borderline de nos jours. Cela tendrait à laisser croire qu'on a le droit de faire/ dire quelque chose de pénible, douloureux, humiliant ou dégradant, parfois même de dangereux pour une partie de la population, du moment que le second degré le justifie.

    Concrètement, il y a beaucoup de choses à prendre en compte avec ce sujet avant de déterminer les limites de l'humour: il ne s'agit pas de vouloir censurer les blagues les plus trashs ou les plus noires sans réfléchir, mais de voir s'il s'agit véritablement d'humour et s'il est possible d'avérer le second degré.

    Les outils pour cela:

    * La contextualisation *

    La contextualisation rassemble tous les éléments qui permettent de déterminer que le/ la humoriste/ acteur/ actrice est dans un personnage, joue un rôle, et utilise les ficelles propres au monde de l'humour (sarcasme, ironie, cynisme, dérision, absurde, caricature etc). Généralement, cela implique que des propos violents tenus dans un contexte humoristique ne trouvent pas d'échos dans la vie personnelle/ quotidienne de leur émetteur.

    La contextualisation permet de cerner l'intention de l'humoriste de manière claire et évidente pour le plus grand nombre.

    Si la personne réagit à la vie comme à la scène, il y a de fortes chances que son "humour" n'en soit pas vraiment, et soit le médium d'un engagement éthique/ politique/ social/ autre destiné à faire passer ses idées.

    Alors il est vrai que nul-le n'est véritablement neutre et que les idées/ positions de chaque humoriste ont tendance à transparaître dans leur humour. Mais tous sont supposés jouer selon les mêmes règles (sans quoi nous sortons de la définition de l'humour).

    En soi, la diffusion d'idées n'est ni bonne ni mauvaise, et est à juger au cas par cas. Cela peut être utilisé à des fins positives comme négatives.

    C'est grâce à la contextualisation que des humoristes comme Desproges pouvaient à leur époque lancer les pires "horreurs" sans être condamnés pour la violence de leurs propos. Parce que grâce à cet outil, le public pouvait savoir sans l'ombre d'un doute que ce qui était dit sur scène était du second degré.

    *Le cadre*

    Pour être compris, le second degré a besoin d'un contexte défini, de limites (un début, une fin), d'un cadre. C'est une histoire que l'on raconte à des auditeurs, et pour faire comprendre le pourtour de la fiction, il faut le jalonner, le délimiter, l'introduire et le conclure. Le second degré permanent n'est pas possible. Il est donc important de délimiter le début et la fin de ce jeu de rôles.

    *le/ les personnage-s*

    Un personnage est une entité fictive créée pour permettre de dissocier l'humoriste de la personne sociale.

    Il est donc important que ce personnage s'inscrive dans un cadre limité comme exprimé plus haut, et qu'il soit de préférence distinct de son/ sa créateur/trice.

    Un personnage unique qui sera le reflet fidèle de son auteur sèmera le doute sur ses intentions si son discours est polémique et ne permettra pas facilement de distinguer le second degré du premier, à fortiori sans contexte délimité.

    *le second degré*

    second degré , nom masculin (d'après la définition du dictionnaire de l'Internaute)

    • Sens 1
      Forme d'ironie et d'humour qui laisse sous-entendre l'inverse de ce que l'on pense vraiment. Exemple : Il a acheté sa nouvelle voiture il y a deux jours et il a déjà eu un accident... Hé ben, c'est un chanceux !

      (et au cas où on m'accuserait de parti-pris et d'avoir choisi une définition qui me convenait, voici celle de Larousse:

      • Au second degré,

        qui doit être compris en réinterprétant le contenu du message pour y découvrir un sens dérisoire ou les intentions cachées de son auteur : Une plaisanterie au second degré.
       

    Le second degré est prévu pour créer un état dissociatif entre ce que dit l'humoriste et ce que le public doit comprendre (trouver le sens caché sans s'attacher au sens strict). Si un humoriste se sert de son verbe pour par exemple démonter une personne / une communauté / un mouvement de son choix au gré de ses idées personnelles, et qu'il invoque le second degré, on peut donc considérer en vertu de cette définition qu'en réalité qu'il ne s'agit pas de second degré puisqu'il n'y a pas de sens dérisoire ou caché.

    [Aparte: l'humour auto-défini est-il de l'humour?]

    Ce que j'appelle "humour auto-défini" est cette situation où une personne tient des propos/ des actes décontextualisés et ambigus et invoque un second degré inexistant, indéfinissable ou contestable. Cela est encore une fois à évaluer au cas par cas, mais lorsque le second degré est difficile à délimiter et à contextualiser, l'intention est souvent trouble et on peut remettre en question la portée humoristique.

    Il ne suffit pas d'affirmer faire de l'humour et avoir du second degré pour que ce soit le cas.

    Et pour citer Guillaume Meurice qui exprime un point de vue intéressant: "Ce qui m’intéresse avec l’éternelle question “est-ce qu’on peut rire de tout?”, c’est pourquoi on rit ? Est-ce qu’on rit pour exclure quelqu’un ? Pour se foutre de sa gueule ? Parce que c’est une femme, un noir, un homo ? Ou est-ce qu’on rit pour dénoncer ces discriminations ? Ça dépend de l’intention de la personne qui fait la blague." (son interview ici)

    Revenons-en à la question principale: Est-ce que l'humour justifie la liberté d'expression absolue?

    A toutes les personnes tentées de répondre "oui" sans nuancer, un petit rappel utile: l'humour ne déresponsabilise pas. Si vous faites une blague qui tourne mal et que cette blague cause une blessure physique/ morale à quelqu'un-e, vous êtes responsable, moralement et légalement. Même si c'était pour rire.

    L'humour n'est pas non plus une circonstance atténuante (tout au plus, le caractère involontaire peut l'être... lorsque le litige est bien involontaire!) Les actes comme les mots ont un sens, un poids et des conséquences.

    En soi, ce n'est pas qu'il soit interdit de rire de tout, mais qu'il est nécessaire de le faire intelligemment, en plaçant un contexte net et défini, en choisissant bien le public (on ne rit pas des mêmes choses avec tout le monde), l'instant, en anticipant les conséquences possibles de ses propos. Et étant prêt-e à les assumer avec intelligence et discernement.

    Car pour rappel, à moins d'être jugé-e inapte (auquel cas on ne parle de toutes façons pas d'humour), chaque être humain-e majeur-e est tenu-e pour responsable de ses actes. Et qu'il est de son devoir de préparer chaque personne mineure à être à son tour responsable en commençant par montrer l'exemple. Le principe "faites ce que je dis, pas ce que je fais" ne donne pas souvent de bons résultats.

    Si une personne/ une partie de la population est blessée moralement / physiquement par une tentative d'humour (ou assimilé), ce n'est pas à elle / à eux de s'excuser, de s'incliner ou de remettre son / leur ressenti en question. Il s'agit pour l'humoriste d'accepter les termes du contrat qu'il / elle passe avec son public et d'être capable de remettre sa démarche/ ses propos en question avec du recul et de l'empathie, lorsqu'ils sont mal reçus ou font polémique. Et d'agir en conséquence.

    Il s'agit d'être RESPONSABLE.

    La responsabilité est la contrepartie à la liberté. Vouloir agir librement sans se soucier des conséquences et s'inquiéter de l'impact de ses propos / actes est un comportement puéril et capricieux qui se met lui-même en déroute. Tant que la majorité (individuellement certain-e-s y parviennent) ne sera pas capable d'être pleinement responsable de ses actes, alors la liberté absolue ne sera pas possible. Et nous aurons besoin des limites des lois pour protéger les gens.

    Et la liberté d'expression dans tout cela?

    La liberté d'expression à mon sens ne peut être absolue, car cela impliquerait une loi de la jungle où seul-e-s les plus fort-e-s/ les plus hargneux-ses, les plus grandes gueules s'exprimeraient, en marchant copieusement sur les autres pour cela. Enlevez toute limite à une macro-société, et regardez ce qu'il s'y passe. L'Histoire compte assez d'exemples pour le démontrer. Cela est d'ailleurs également vrai pour les autres libertés, dont la liberté d'action. Les règles et les limites sont les garantes d'un minimum d'équité.

    Une liberté bridée est peut-être perçue comme une demi-liberté, mais une liberté totale dans une macro-société humaine se fera toujours au détriment d'une partie de la population. C'est donc un paradoxe, car peut-on parler de liberté absolue si on libère le droit de régner par la force?

    C'est la raison pour laquelle la liberté absolue est selon moi incompatible avec la vie en société. Du moins si les créatures sociables que nous sommes ne se modèrent pas d'elles-même (et rien dans le comportement humain de nos pays dit "développés" ne va vraiment dans ce sens).

    L'humour n'entre donc pas en conflit avec la liberté d'expression car il se heurte aux mêmes limites sociales que cette dernière: les règles de vie et de respect établies par notre société.

    J'ai souvent vu passer les termes de "pensée unique" et de "bien-pensance" pour illustrer cet état de fait, et je tenais à émettre mon opinion sur le sujet.

    Si la bien-pensance définit les limites et les codes de notre société, moi j'aurais tendance à dire que son autre nom est le respect et le savoir-vivre. Et que la pensée unique pourrait être nommée "responsabilité".

    Tant que blesser les autres sera perçu comme un problème secondaire et sans importance pour une partie de la population, nous (aucun d'entre nous) ne pourrons jamais être tout à fait libres de nos actes.

    Je suis anarchiste de cœur, et je rêve d'un monde où nous serions maîtresses et maîtres de nos existences, sans avoir besoin de lois, de règles établies, d'interdits et de punitions. A petite échelle, je pense que cela est possible avec les plus raisonnables d'entre nous.

    Mais je suis également assez lucide pour comprendre que cela ne sera possible plus globalement que le jour où chaque être humain-e se responsabilisera pour adapter son comportement à la vie sociale.  Dans le respect des autres, de leurs limites, de leur sensibilité, de leur personnalité, de leur individualité. Impliquant une auto-modération dans le sens du respect, de l'empathie, de la compréhension, de la remise en question, de la réflexion.

    Et nous en sommes loin.

    Notre peuple dans ses grandes largeurs n'est qu'un enfant qui ne comprend pas bien que sa bulle a des limites, et qu'elle n'a pas de légitimité à écraser la bulle des autres.

    Si notre espèce vit assez longtemps pour mûrir et grandir, j'ose rêver qu'un jour elle sera assez mature pour comprendre tout cela, et l'appliquer.

    Un jour peut-être.

    Mais pas aujourd'hui.

    Nous ne sommes pas encore prêt-e-s.

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