• Saveur d'enfance

    Il y a des lieux lourds de sens et de souvenirs pour chacun d'entre nous, des murs qui résonnent encore de nos rires d'enfants, de nos jeux et de nos secrets, des premiers chagrins, des parties de cache-cache-trouves-moi, des histoires inventées les soirs d'orages le nez sous la couverture pour voir qui aurait le plus peur, des parties interminables de petits chevaux et autres jeux de l'oie les jours de pluie.

    A passer sous le toit de cette vénérable chaumière, j'entends encore le clapotis de la pluie contre la lucarne, mot difficile qu'enfant j'écorchais en "licorne", plafond un peu ancien qui parfois laissait filtrer une gouttière qu'il fallait réceptionner dans une bassine ou un saladier.

    Et les lits installés au sens pratique pour coucher les enfants là où la toiture inclinée était la plus basse afin que les adultes aient plus de marge.

    Et l'odeur des mûres ramassées par centaine qu'on transformait en sirop, le contact rugueux et collant de la sève des arbres qu'on escaladait, les toilettes extérieur dont la cime du cabanon était notre repère avec le petit-fils des voisins.

    Et l'entrée de la cave nichée sous l'escalier où on cherchait des escargots dans les interstices, le jardin qu'il fallait contourner pour rejoindre avant la mise en place de la porte de la cuisine.

    Et au loin, le départ des parapentes par dizaine qu'on s'émerveille encore à regarder même vingt ans après.

    Ici, la rue devient chemin et s'enfonçe à travers champs dans les combes qui ont vu passer les quatre cent coups, de l'escalade de "la Roche", moignon rocheux de la taille d'une colline respectable que tout les gamins arpentent comme des cabris, à défaut d'y trouver un sentier entretenu, et tout au bout, dans le creux des crêtes si proches qu'on pourrait les toucher, la cabane du berger, desination de promenade.

    Les jours où on se sentait aventureux, on montrait à "la grotte à l'Ours", cavité rocheuse marquée de coups de griffes que la légende attribuerait à ce grand mammifère. Là-bas, on s'amusait à se faire peur. Bouh, l'ours est derrière toi!

    Par un autre chemin, on grimpait à la Chapelle, soignée et restaurée par le voisin qui avait donné beaucoup de son temps à refaire une jeunesse à ce site médiéval. Par le sentier des crêtes, on pouvait même rejoindre les ruines de la tour du chateau de Montfort, malgré les protestations des adultes sur la dangerosité du site. On s'inventait milles histoires dans ces lieux qui en avait vu bien plus que nous, on se voyait grands seigneurs tout puissant, domptant des animaux fabuleux, héros sans peurs et sans reproches.

    Il y avait cet arbre qui avait poussé à moitié couché que l'on avait nommé "l"arbre bateau" sur le chemin, et à bord duquel on embarquait pour des aventures extravagantes sur les flots de l'imagination. Tout les gamins du quartier, genoux calleux, mains écorchées, mines sales et souriantes se disputaient ces royaumes fabuleux pour lesquels ils se faisaient concurrence chaque été.

    Et quand les "grands" s'en mêlaient, on refaisaient parfois le parcours des Crêtes. Quel plaisir pour un enfant de se dire qu'il a un pied dans un département, et l'autre dans le département voisin! On se sent grand et puissant, on oublie les ampoules.

    Parfois, avec les grands, on rejoignait plusieurs villages à vélo, sagement alignés sur le bas-côté, les pieds rivés sur les pédales. On allait à la vogue du 15 Août du village d'à côté où on craquait tout notre argent de poche en auto-tampons, en pêche à la ligne et barbe à papa, et il n'y avait rien de mieux que tout ces plaisirs d'enfant.

    Aujourd'hui, je ne peux pas faire un pas sans revoir les fantômes des gamins que nous étions gambader, bondir, courir, se cacher comme les chats qui peuplaient les rues. Ici, on faisait des concours de bouquets, là on partait à l'aventure, et là-bas on se baignait et on s'éclaboussait joyeusement.

    Si les plaisirs de l'âge adulte se révèlent bien différents, je laisse cette douce nostalgie m'envahir avec une certaine tendresse. Les souvenirs sont vivaces entre chaque pierres, intactes et toujours bien ancrés dans ce petit sanctuaire estival.

    Quant aux enfants, ils ont grandi. Elle est devenue infirmière, il étudie encore en médecine pour devenir chirugien, la fratrie de celle-ci s'est dispersée aux quatre coins de la France. La maison de la grand-mère a été vendue mais il reste le pied-à-terre de la famille. Et celle-là avec qui on jouait aux restaurateurs s'est mariée, et celle-ci n'est jamais revenue, et celui-là enchaîne les petits boulots...

    Je revois les gosses dépenaillés se courir après dans les sentiers, rieurs et taquins, inventifs et malicieux. Ils me regardent, me font un clin d'oeil et s'évaporent dans l'ombre d'un noyer pour revenir à leur statut de souvenir.

    C'était notre domaine. Ce sera celui de nos enfants.

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