• [Société] Le cri de la carotte, une rhétorique fallacieuse

     

    Il y a peu, sur les réseaux, j'ai assisté à un échange qui m'a laissée circonspecte. Sous une publication traitant de "nouvelles découvertes"* témoignant de la sensibilité végétale, les premiers internautes se sont naturellement fendus de moqueries envers les veggies, avec cet argument que ces personnes estiment imparable:

    Le cri de la carotte.

    [Société] Le cri de la carotte, et autres arguments fallacieux

    Pour expliquer à celles et ceux qui ne connaissent pas le cri de la carotte, je vais retranscrire l'idée générale du commentaire le plus éloquent:

    "Maintenant qu'on sait que les plantes sont sensibles, les veggies n'auront plus qu'à manger du caca BWAHAHAHA drôle je suis".

    Le cri de la carotte, c'est ça. C'est ce procédé fallacieux qui consiste à extrapoler la sensibilité végétale (dont personnellement je suis convaincue de l'existence, mais aussi de la grande complexité) pour plaider l'idée que les légumes aussi souffrent d'être mangés. La suite de cette logique? ça va vous plaire: l'idée est que s'il est impossible d'avoir une alimentation 100% éthique, qui ne génère aucune souffrance et aucune cruauté, pourquoi se priver d'un mode d'alimentation que l'on sait ouvertement cruel et destructeur?

    Si on transposait cette logique dans un autre registre, si votre plombier suggère d'abattre une cloison pour réparer une canalisation coffrée, pourquoi ne pas faire sauter tout le mur à la dynamite, finalement?

    Ce procédé a un nom: c'est le sophisme de la solution parfaite. Le principe est enfantin: si une solution n'est pas parfaite d'emblée, elle sera rejetée, au nom du fait qu'elle n'apporterait pas de réel bénéfice par rapport à la situation initiale, ce qui est évidemment malhonnête dans l'immense majorité des situations où ce procédé est utilisé, et permet de rejeter toute velléité d'argumentation à peu de frais.

    Ce procédé dit beaucoup de choses des personnes qui l'utilisent: refus de remise en question de leurs certitudes/habitudes, refus d'ouverture à la discussion, refus des arguments qui les contrarient. On utilise le sophisme de la solution parfaite quand on refuse un compromis que des arguments honnêtes, rationnels et factuels ne peuvent réprouver.

    Pour en revenir à nos carottes, la sensibilité végétale n'est pas un sujet nouveau, même si les recherches pointent de plus en plus de découvertes à ce sujet. Toutefois, elle est différente de la sensibilité d'une grande partie du règne animal sur un détail majeur: l'absence de système nerveux central, et de réseau cérébral de traitement de la douleur. Peut-être demain découvrirons-nous autre chose, un autre mécanisme qui remplit le même rôle, mais pour l'heure, rien de tel n'a été observé dans le monde végétal (et c'est compréhensible : la perception de la douleur est un mécanisme d'alerte pour permettre la fuite ou l'affrontement. Une forme de vie qui ne peut ni fuir, ni se défendre de manière proactive face à une agression n'a aucun intérêt évolutif à développer des nocicepteurs. Car la sensibilité n'induit pas forcément ni automatiquement la perception de la douleur.)

    Mais pour souligner combien le cri de la carotte est un argument bancal, avançons un peu: il faut dans les 15kg de ressources végétales pour produire un kilo de viande destinée à la consommation (donc ce chiffre ne tient compte que de l'élevage destiné à une consommation directe, hors production de lait et d’œufs). Ce sont 15 kg de végétaux qui s'ajoutent à la production destinée à la consommation humaine directe. Alors qu'est-ce qui est le plus dommageable: produire des ressources végétales et générer une souffrance présumée chez les plantes en plus de celle avérée des animaux, pour pouvoir manger les deux, ou limiter son impact éthique en restreignant son alimentation aux végétaux (donc en consommer très nettement moins)? Il faudrait être passablement malhonnête pour considérer que la dose de souffrance produite dans les deux situations est équivalente, et que les deux options se valent sur notre impact vis à vis de notre environnement.

    Peut-être ne pouvons-nous pas survivre sans générer un minimum de souffrance pour notre subsistance, mais en le sachant, n'est-il finalement pas plus éthique de défendre le choix de limiter cette souffrance au maximum si on le peut...? Que dit des gens qui défendent l'argument du cri de la carotte, cette posture assumée de choisir sciemment le pire de deux maux, sous prétexte que quitte à faire mal, autant y aller à fond? Cette posture les feraient considérer comme des psychopathes si elle était projetée à leurs interactions sociales.

    Je ne suis pas une veggie militante, celles et ceux qui le connaissent le savent, je ne suis pas là pour donner des leçons de morale (j'énonce des faits, si ça vous turlupine, c'est entre vous et votre conscience), et je ne prêche pas pour convaincre, ce n'est pas mon but ici. Mon but est simplement de démontrer l'invalidité de cet argument et de cette logique dans une conversation intellectuellement honnête.

    D'ordinaire, je parle peu des philosophies veggies, parce que j'estime que les adopter doit être un choix personnel issu d'une prise de conscience, et que je ne suis pas la personne la mieux placée ou la plus légitime pour en parler correctement. En revanche, je déteste la mauvaise foi, surtout quand elle est gratuite. Et j'ai remarqué que ce sont souvent les omnivores qui lancent la première charge contre les veggies dès que le sujet permet de glisser une pique, et ce billet faisait écho à cela.

     

    * Une partie substantielle des découvertes en question sont des compléments de recherche à des découvertes effectuées il y a déjà plusieurs années, donc qui n'ont rien de fondamentalement inédit. La sensibilité végétale a été observée à plusieurs reprises dans différents contextes. Ce qui est nouveau, c'est notre manière de l'appréhender, de la comprendre, et d'en découvrir un peu mieux les contours. Mais en soi, le sujet n'est nouveau que pour les personnes qui le découvrent.

     

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