• [tranche de vie]Cette lettre que je n'enverrai pas

    Mon cher Cyril,

    Cela fait un certain temps que je t'écris mentalement cette lettre que je ne t'enverrai pas. D'abord parce que nous avons convenu d'un commun d'accord de ne plus nous contacter. Ensuite parce que je ne veux pas que tu y lises des choses que je n'y ai pas mis.

    C'est toi en fait, qui a convenu de cette rupture de liens. Ce qui est étrange, c'est que cette décision était curieusement contemporaine de la période à laquelle j'ai retrouvé quelqu'un, plus d'un an après notre rupture. Toi, tu m'avais remplacée en cinq semaines et tu étais fier de me l'annoncer, de me montrer que tu jetais un an et demi de notre histoire au feu après un mois de deuil. Tu voulais que nous tentions de rester amis, en dépit du fait que c'était à la limite de l'insoutenable pour moi. Et, étrangement, lorsque j'ai rencontré Bastien, tu as jugé qu'effectivement les choses étaient trop pénibles pour que l'on continue à communiquer...

    Mais je ne t'en veux plus pour cela tu sais. Je tenais à te le dire, même si tu dois ne jamais le savoir. La rancune est passée, comme la douleur. Cela m'a prit trois ans pour réapprendre à marcher la tête haute, à ne pas envier le bonheur des autres. Trois ans pour chasser la tristesse qui se cachait derrière le moindre de mes sourires. Trois ans pour réapprendre à me connaître pour qui je suis et non pas pour qui tu voulais que je sois...

    Cétait un avatar de moi que tu aimais, et non la femme que je suis. J'en prends pour preuve que tu voulais arriver à me faire changer, à me façonner, même inconsciemment. Pour ta famille, j'étais une crève-la-faim. Mais ça m'était égal, c'était toi que j'aimais, pas eux.

    Et pour toi... Je n'étais pas tes ex. J'ignore si tu es toujours avec la fameuse Annabelle que tu as emballée en une soirée, mais je pense à elle parfois, avec une compassion solidaire. Je doute que tu aies changé d'approche dans la mesure où je doute que tu le fasse exprès lorsque tu compares tes conquêtes du moment avec tes anciennes amours. C'était dur de vivre dans la concurrence de toutes ces absentes, mais ce qui était terrible, c'était de sentir la remarque, le reproche tacite de tout ce que je n'aurais jamais pu être. Sans doutes mon nom s'est-il ajouté à la liste des regrettées et ton actuelle tendre doit-elle entendre parfois, elle aussi "Léou, elle savait faire ceci, Elfie elle était comme cela". Sans doutes elle aussi en concevra des complexes et une forme de chagrin que tu prendras pour de la jalousie une fois encore. Sans doutes devra t-elle vivre avec le fantôme d'un harem de femmes perdues.

    Alors je la plains. Solidarité féminine.

    Dans nos derniers échanges avant que tu ne décrètes ne plus supporter la situation de parler à ton ex, tu donnais souvent un indicatif de ta situation. Je ne crois pas t'avoir souvent parlé de moi à ces périodes, tu sais que je n'ai jamais évalué la réussite à l'aune des biens matériels... Mais je vais quand même te dire où j'en suis aujourd'hui:

    Je suis de nouveau seule. Eh oui, ce n'était pas l'heure, mais je vis un célibat épanoui et m'en tiens à la résolution de profiter à fond de mon temps pour concentrer les objectifs. Il n'y a aucun message caché là dedans, je ne compte pas faire entrer qui que ce soit dans ma vie pour le moment.

    Cela fait deux ans et demi que je suis pigiste, je commence à avoir une bonne situation sociale, même si le poste est parfois chaotique (on m'a assignée une "collègue" par exemple, sans me demander mon avis). Ce travail en presse m'a fait beaucoup de bien notamment dans le relationnel: je reste toujours une sauvage-sociable quelque part, la dualité subsiste, mais j'ai appris à être à l'aise avec les autres. Au niveau du lectorat, mon travail est reconnu, j'ai une solide réputation ici, et j'ai réussi à m'intégrer à la vie de la ville. Je suis bénévole au niveau de la MJC sur un festival geek local et j'appartiens à plusieurs mouvements écologistes -tu t'en serais peut-être douté-, deux associations en tant que sympathisante et un mouvement de jardins partagés... Ah oui, il faut que je te dise: j'ai déménagé en Mars dans un appartement à mon nom, avec jardin sur cour. Tu détesterais, toi qui aime le noir et le moderne! C'est le genre de déco que tu acceptais tant que nous ne faisions que l'évoquer: intérieur en boiseries chaudes, murs peints. Des couleurs mon petit coeur, des couleurs! La cuisine est rouge profond, comme la robe d'un bon vin, comme le temps des cerises, le salon d'un jaune très pâle que Castorama vendait couleur Limonade, comme une belle journée d'été... Les montants de fenêtre, comme à Cuisiat sont en pierres dorées, coiffés de poutres anciennes, la porte est une solide antiquité et les escaliers! Mon escalier extérieur est dans une tour! Si si! J'ai mis beaucoup de temps et d'énergie à faire de cet endroit un lieu chaud et accueillant (les murs étaient gris à la base... Berk!), preuve que la persévérance paye toujours... Comme tu peux t'en douter, c'est une semi-forêt amazonienne! J'ai toujours le spatiphyllum acheté à Colombes, la seule plante que tu tolérais et qui à tes yeux remplissait largement le quota de verdure nécessaire... A ceci près qu'il n'a plus l'exclusivité! Il y a de la vie ici. Tu détesterais ça toi qui t'affolais pour trois grains de terre! On est très loin de l'intérieur type modèle de catalogue Ikéa à la Fight Club que tu semblais poursuivre à Colombes... On dit que nos intérieurs sont le reflets de ceux qui les habitent, je ne sais pas si c'est vrai. Mais le mien est vivant, chaud, rassurant, travaillé pour apaiser celle qui l'occupe. Hécate semble l'adorer et gouverne son fief en véritable "aristocate"!

    Ah, et le jardin donc... Comme je me suis bien intégrée au sein de mon quartier, et que j'ai des amitiés à la municipalité, j'ai demandé l'accord de la mairie pour embellir la parcelle d'espace vert qui nous tient lieu de cour. L'idée a plu à mes voisins qui ont voulu participer et nous avons profité de notre premier potager cet été. Je n'ai jamais été si heureuse qu'en retournant la terre, en plantant, en entretenant et en voyant pousser. C'est une chose que tu ne comprenais pas à mon sujet, je le sais, et souvent je pensais à toi en me disant presque avec humour "bon sang, si Cyril me voyais!".

    Eh oui, si tu me voyais... Si tu me voyais mener une vie aux antipodes du destin qui se profilait pour moi à Colombes... Lorsque nous avions parlé de Paris souviens-toi, cela devait rester un dernier recours, mais intérieurement, toi tu voulais la métropole. Tu n'es jamais allé à cet entretien sur Grenoble, tu as méprisé celui sur Lyon parce qu'il était nul selon tes dires et tu n'en a pas cherché d'autres. C'était ton choix avant d'être le notre. Certes, Squareclock était peut-être le poste de ta vie... Mais à quel prix pour nous... Je me suis souvent demandé si tu regrettais notre histoire, vu la vitesse à laquelle tu es passé à autre chose. Tu attendais de moi que je puisse m'adapter, loin de ma famille, de mes amis, sans emploi et en détresse de santé, seule la plupart du temps et condamnée par mon asthme à rester entre quatre murs. Je crois qu'en ton for intérieur, tu te doutais dès le départ que je ne tiendrais pas, tu te mettais en colère dès que je piquais du nez, dès que les nerfs lâchaient, dès que ma santé s'en mêlait, dès que je te montrais le premier signe de faiblesse. Entre nous tout est devenu plus difficile dès notre arrivée à Colombes. Tu te plaignais aussi de la chute de ma libido, sans t'interroger sur le fait que tu ne passais presque plus de temps avec moi, y comprit à l'heure du coucher, nous allions au lit en décalé. Tu te justifiais en disant qu'après une rude journée de travail, tu voulais te détendre, sans mesurer la portée blessante de ce genre de discours... "Te détendre" n'était pas compatible avec "en couple" sur le principe.

    Je me rappelle lorsque Miva et Mathieu habitaient encore Noisy le Grand cette dispute dans la voiture, parce que ce jour-là j'étais malade, une fois de plus, une fois de trop à tes yeux. Parce que tu ne supportais plus mes angoisses chroniques et ma santé plus que fragile. Sans jamais te demander "pourquoi". Ce jour-là, j'ai cru que nous allions rompre. J'étais en larmes, malade, alors que tu faisais mon procès, m'expliquant combien la situation était difficile pour toi...

    Ca c'était une chose constante entre nous: moi je parlais de nous, toi tu parlais de toi. Lorsque nous vivions à Dardilly, je disais "chez nous" en parlant de mon studio. Lorsque nous sommes arrivés à Colombes, tu disais "chez toi". Et lorsque je te demandais de m'aider à me sentir aussi chez moi, tu avais l'art subtil de me rappeler que l'appartement était à ton nom et que c'était toi qui payais le loyer... C'est vrai que sur le plan financier, j'avais peu à offrir, et je ne pouvais pas rivaliser avec toi, mais il n'y avait pas de rivalité à avoir. Nous étions un couple, pas des concurrents commerciaux. Tu ne voyais même pas ce que je t'offrais par ailleurs, tu disais que dans un couple c'était normal... Mais sans te rendre compte que l'essentiel des soins n'allait toujours que dans un sens. Mon petit macho qui voyait en moi la parfaite épouse au foyer, encore plus parfaite tant qu'elle ne procrée pas! Tu avais juste oublié que même en amour, rien n'est jamais acquis. Je ne vivais que pour toi, au point que revenue ici, je ne savais plus souhaiter par moi-même, et tu en voulais encore plus... Existe t-elle, la femme qui saura combler ton insasiable exigence?

    Mais pour en revenir à mon bilan puisque je te l'ai promis, parlons de la santé: tu vas m'en vouloir de l'apprendre, mais sur ce plan aussi j'ai fais de très gros progrès. Paradoxalement parce qu'on a décelé la cause de mes problèmes, un syndrome méconnu dit "de Gilbert" qui provoque une hyperbilirubinémie (hausse importante du taux de bilirubine dans le sang). Traduit en clair, j'ai un foie paresseux sur le drainage. Et les conséquences portent sur le système immunitaire, les paniques, les angoisses, la fatigue... Curieusement, depuis que je suis suivie pour cela, je n'ai jamais été aussi bien de ma vie: j'ai repris des forces, du poids, je mange d'un bon appétit, je ne crains plus de tomber malade dès que quelqu'un éternue, ma dernière crise de panique remonte à plus d'un an, j'ai même une assez bonne constitution! Par contre, je suis repassée au végétarisme, tant par conviction que par besoin: la viande fait partie des aliments qui me provoquent des crises hépatiques (qui elles, provoquent tout le reste), et je dois l'éviter. On m'a décelé ce problème par hasard, vu que j'avais une grosseur dans l'échine. C'est idiot, mais sur le moment j'étais blessée, furieuse. Blessée de ne pas être l'hypocondriaque dont on m'avait persuadée que j'étais, que toi-même tu voyais en moi. Furieuse de toutes ces années perdues... Mais qu'importe, aujourd'hui je les ai rattrapées. Je n'ai presque plus de médicaments et je tiens la forme!

    Si tu me voyais aujourd'hui mon petit coeur! Je ne rase plus les murs, j'ai acquis verve et énergie, j'ai pris de l'éclat, de la confiance en moi. Je commence même à ne plus me détester, à me dire que mon opinion aussi a droit de cité. Aujourd'hui c'est moi qui protège les autres.

    J'ai aussi repris mes études, et cette fois je m'accroche! J'ai commencé le premier cycle de trois années pour devenir herboriste et ça me passionne. Même si je ne fais jamais fortune, j'aurais un emploi en accord avec mes principes et ma philosophie.

    Avec tout cela, j'ai mis les jeux vidéos de côté, trop chronophages, mais je fais encore du Rôleplay à l'occasion. C'est un loisir qui permet de rencontrer des gens formidables et ça a été mon cas! Guillaume, Lili, Amaury et bien d'autres! Je suis restée une Whovian de la première heure, et de temps en temps je regarde d'autres séries.

    Tu ne le croieras sans doutes jamais, mais j'ai fais la Japan Expo 2012 et je pense y retourner en 2014 (2013 n'était pas assez confortable financièrement). Toi qui disais que je n'y survivrai pas, j'y suis restée 4 jours en tenue Steampunk (oui, je suis à fond dans le mouvement), complètement autonome. C'était terrifiant ET exitant, et j'ai tellement aimé que je compte y retourner.

    Tu vois mon petit coeur, les gens n'évoluent pas toujours comme on aurait pu le prévoir. Ce soir, c'est une femme bien dans sa peau, calme et équilibrée qui t'écrit toutes ces choses. La démarche pourrait laisser penser que je n'ai pas fait mon deuil, mais ce serait plutôt l'inverse: c'est parce que je suis passée à autre chose que j'ai ressenti le besoin de tout mettre à plat, une façon de vraiment te dire au revoir... Je ne regrette pas une minute passée avec toi, je t'ai aimé si fort... Il ne me reste pour l'essentiel que les beaux souvenirs. A mes yeux, encore aujourd'hui, tu étais ma grande histoire, mon grand amour. Mais la blessure a cicactrisé, les larmes ont tari. La femme a reprit son envol. Pour le moment, je ne ressens pas le besoin d'avoir quelqu'un à mes côtés, mais quand l'heure viendra cette fois, il n'y aura plus de regrets, plus le fantôme d'une histoire chérie, plus de nostalgie pour un amoureux. Mon coeur est de nouveau libre.

    J'ai toujours voulu être mère comme tu le sais, peut-être plus encore qu'amante et épouse. Aussi, je pense faire une demande d'adoption dès que j'aurais une bonne stabilité financière, histoire que mon dossier ne se retouve pas en bas de la pile... Souhaites-moi bonne chance! C'est ce que je te souhaite à toi pour la suite, aussi bien sur le plan professionnel que personnel.

    Cette fois-ci c'est un adieu, mais celui-là est sans amertume, car je me sens enfin libre.

    Prends soin de toi.

     

    Elfie

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